J-2 faites vos jeux…

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Bonjour,

un nouveau post depuis New-York où, après Halloween, les Américains se préparent à vivre une nouvelle « rêverie » (thème de la parade cette année),  ou un nouveau cauchemar, et jouent à se faire peur (et nous avec) avant l’élection du nouveau président des Etats-Unis, mardi prochain.

Les écarts se sont resserrés entre Hillary Clinton et Donald Trump dans les intentions de vote et correspondent aujourd’hui à la « marge d’erreur » bien connue des instituts de sondage. Ce qui veut dire que la balance pourrait aussi bien pencher en faveur de l’un que de l’autre. (A l’heure, matinale ici, où j’écris ces lignes, les tout derniers sondages redonnent 3 points d’avance à Clinton, à 47% des intentions de vote en ce qui concerne le vote populaire, mais indiquent aussi que Trump pourrait l’emporter dans quelques-uns des Etats décisifs, les « swing states », qui pèsent lourd en termes de grands électeurs).

Je rappelle en deux mots le système de l’élection présidentielle américaine : le président (et le vice-président, qui compose avec lui le « ticket ») est élu non pas directement par les citoyens américains, comme en France, mais par un collège électoral, au scrutin indirect, donc. Chacun des cinquante Etats élit un nombre de grands électeurs égal au nombre de ses Représentants (l’équivalent des députés) et Sénateurs. Les bulletins de vote sont rédigés sous la forme « grand électeur en faveur de tel ticket » ou mentionnent simplement le nom des candidats. Ce qui veut dire qu’un candidat peut l’emporter dans le vote populaire et perdre néanmoins l’élection s’il a moins de grands électeurs que son rival. C’est ce qui s’était passé en 2000, quand le démocrate Al Gore avait devancé le républicain George W. Bush au niveau national mais avait perdu en nombre de grands électeurs après sa défaite, controversée, en Floride (où Bush avait raflé tous les grands électeurs pour 550 voix d’avance sur son adversaire).

Ce scénario peut-il se reproduire le 8 novembre prochain? C’est ce que redoutent nombre d’observateurs, mais aussi les partisans des deux candidats, qui craignent qu’on ne leur « vole » une victoire qu’ils estiment mériter. Plutôt qu’un éventuel « bourrage des urnes » dont on voit mal comment il pourrait avoir lieu dans un pays où – justement depuis l’élection contestée de 2000 – le vote est très contrôlé, ce qui alimente la suspicion est, côté démocrate, l’enquête relancée par le FBI au sujet des emails de Clinton à quelques jours de l’élection, côté républicain l’engagement partisan de bon nombre de grands médias (et de vedettes du show-biz) en faveur de la candidate démocrate. Les deux candidats s’accusent aussi, mutuellement, de « rouler pour l’étranger », Trump pour la Russie selon Clinton, Clinton pour les monarchies pétrolières du Golfe, selon Trump.

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A vrai dire, cette idée que l’élection pourrait être « volée » ou même « truquée » est beaucoup plus présente chez les supporters de Trump que chez ceux de Clinton. Le candidat lui-même a parlé d’élection « truquée » (rigged) et a refusé de dire s’il accepterait le verdict des urnes en cas de défaite, lors du troisième et dernier débat télévisé qui l’opposait à Clinton, le 20 octobre dernier. « Je vous le dirai le moment venu, je vais maintenir le suspense, d’accord? » a-t-il répondu au journaliste qui l’interrogeait à ce sujet. Une provocation de plus de la part d’un homme qui n’en est pas avare (sa campagne restera dans les mémoires comme l’une des plus sales et moches, dirty and ugly, de l’histoire des Etats-Unis)? Une incertitude qui alimente en tout cas la paranoïa de certains de ses sympathisants, qui risquent fort de considérer le résultat de l’élection comme nul et non avenu si leur favori devait être battu mardi. Des réactions violentes ne sont pas à exclure.

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Est-ce pour cela que les ventes d’armes ont bondi ces dernières semaines? Une insurrection armée se prépare-t-elle, comme certains en agitent le spectre, à gauche comme à droite? Est-ce que ceux qui s’arment le font pour contester dans la rue le résultat de l’élection ou pour se protéger de ceux qui pourraient s’en prendre à eux? Peut-être le font-ils aussi en prévision du jour où Hillary Clinton, devenue présidente, prendrait enfin les mesures qui s’imposent pour contrôler un peu mieux la vente de ces armes et limiter ainsi le nombre et l’ampleur des massacres de masse perpétrés par des dingues armés de fusils d’assaut acquis en toute légalité.

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Le contrôle des ventes d’armes, la place des minorités, les violences policières, le harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes : autant de thèmes centraux dans la campagne, au détriment des questions plus économiques et sociales. Des questions « sociétales » qui renvoient autant, sinon plus, à des valeurs, à une vision du monde, qu’à une analyse rationnelle de la situation de ce pays. « Politics isn’t about policy, but values and emotion », comme l’écrit fort justement dans un article récent Heather Dockray, un jeune journaliste qui travaille pour Mashable, le « site d’information de référence de la génération connectée », un site web qui relaie principalement les informations fournies par les médias sociaux (voir mashable.com/2016/end-friendship-relationship-election#08.EAQdtO5qJ). Les partis politiques, les choix que font les électeurs de tel ou tel candidat participent de leur identité, de leurs liens sociaux, de la place qu’ils occupent dans la société, de leur rapport aux autres, au passé comme à l’avenir. Elire un candidat relève d’un choix plus émotionnel voire instinctif que rationnel ; cela engage un point de vue moral plus encore que politique.

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On pourrait le dire de toute élection. Mais celle de 2016 divise comme jamais la population américaine – celle, du moins, qui s’intéresse à la politique. « Surtout, ne parlons pas de l’affaire Dreyfus… Ils en ont parlé! » – on se souvient du fameux dessin de Caran d’Ache, intitulé « Un dîner en famille », publié dans le Figaro en 1898 et qui montrait la division profonde causée par l’Affaire jusqu’au coeur des familles. Les Etats-Unis de 2016 en offrent de multiples variantes, opposant les enfants à leurs parents, le mari à l’épouse, l’ami à l’amie selon qu’ils soutiennent Trump ou Clinton. « J’ai menti à ma petite amie. Je lui ai dit que je votais Sanders (le candidat malheureux à la primaire démocrate) mais j’ai voté pour Trump, dit un internaute anonyme sur les réseaux sociaux. Si elle le découvre, elle me quittera. » « J’ai réalisé que moi et mes amis n’avions pas les mêmes valeurs, j’ai réalisé que je préférais rester seule ou avec des gens qui donnent de l’importance à l’intégrité et à la vie », confie une autre internaute pour expliquer sa rupture avec des amis de longue date qui voteront Clinton. Ces citations et d’autres, rapportées par Dockray dans l’article publié par Mashable  montrent une Amérique très fortement polarisée. Pas simplement entre Clinton et Trump, d’ailleurs : les deux candidats divisent également profondément leur camp. Quel que soit le résultat de mardi, cette élection va laisser des traces et le président (ou la présidente) aura fort à faire pour tenter de réconcilier un pays qui vit depuis plusieurs mois dans un climat de guerre civile larvée.

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L’autre jour, en flânant sur la High Line – une ancienne voie de chemin de fer désaffectée et reconvertie en promenade plantée à l’ouest de Manhattan, un peu l’équivalent de celle qui traverse le 12e arrondissement à Paris – je suis passé devant ce grand panneau accroché sur le pilier d’un hôtel qui enjambe la promenade.

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Le texte est l’oeuvre de la poétesse Zoe Leonard, qui le rédigea à l’occasion de l’élection présidentielle de 1992, qui vit s’opposer George Bush père, Ross Perot – candidat indépendant – et Bill Clinton. D’un Clinton, l’autre, il a paru opportun aux curators de la High Line de remettre sous les yeux des passants ce texte qui, originellement écrit pour une revue queer, avait, depuis, circulé sous forme de carte postale, de lectures publiques etc. Les références aux morts du SIDA renvoient à une époque où la maladie décimait les rangs des homosexuels parmi lesquels Zoe Leonard, elle-même lesbienne, comptait de nombreux amis. C’est d’abord un cri de colère contre ce qu’elle ressentait comme de l’indifférence des candidats et du monde politique en général pour la souffrance des malades. Mais, au-delà, c’est aussi une charge violente contre l’establishment politique qui se caractérise selon l’artiste par sa coupure avec les plus défavorisés de la société américaine. Le texte, qui défend les minorités (notamment sexuelles) peut se lire comme un manifeste anti-Trump ; mais, sans la nommer, il prend tout autant à partie Hillary Clinton, qui symbolise aux yeux de beaucoup d’activistes de gauche l’establishment, la collusion des politiques avec les grands intérêts économiques et financiers (comme l’en accusent d’ailleurs aussi les partisans de Trump). Bref, chacun des deux finalistes de cette campagne présidentielle en prend pour son grade dans ce texte de 1992 qui a gardé toute son actualité. C’est à voir sur la High Line jusqu’au 17 novembre.  A cette date, les Etats-Unis connaîtront leur président-e. J’espère, malgré tous ses défauts, que ce sera Hillary. Ce ne sera pas la présidente de mes rêves, mais elle nous évitera un président de cauchemar.

LM

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