Socialisme et culture (1)

Bonjour,

j’ai fini de lire le très intéressant livre de Vincent Martigny, publié à la fin de l’année dernière aux Presses de Sciences Po, Dire la France. Culture(s) et identité nationale, 1981-1995 et je vous en propose ici un compte-rendu.

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Dire la France… est un grand livre et qui vient à point en ces temps de crispation identitaire et de repli nationaliste. Issu d’une thèse récente en sciences politiques (profondément remaniée pour cette publication), il en a toutes les qualités et presque aucun des défauts : écrit dans une langue souple, claire et précise, il ne se caractérise par aucune « invention » archivistique majeure mais va bien au-delà d’une simple synthèse de travaux existants et renouvelle en profondeur la compréhension que nous avions des rapports entre culture et politique sur la période comprise entre les années 1960 et les années 1990 (les bornes chronologiques indiquées dans le titre désignant la période sur laquelle se focalise la majeure part de la démonstration). À vrai dire, si l’auteur de ce compte-rendu avait disposé d’un tel ouvrage voici dix ans lorsqu’il commençait à travailler sur l’histoire de la politique culturelle des années Mitterrand-Lang, bien des choses qui lui étaient obscures alors (et certaines de celles qui le sont demeurées depuis, malgré ses efforts) en auraient reçu un surcroît décisif d’intelligibilité.

Il n’est pas aisé de rendre compte d’un livre et d’une thèse avec lesquels on se trouve dans une identité de vue à peu près complète. Je ne pourrai guère apporter que des nuances ou signaler des oublis plutôt qu’opposer une franche contestation à des analyses que je partage pour l’essentiel.

Le plan d’exposition « tire un fil qui part de la naissance d’une ambition culturelle forte ds la deuxième moitié des années 1970, traverse la redéfinition de la culture par l’anthropologie, remémore le combat contre l’impérialisme culturel américain, fait resurgir les politiques du « droit à la différence » à gauche et les propositions de réforme de la nationalité à droite, se penche sur le bicentenaire de la révolution française et s’achève avec la notion d’exception culturelle forgée lors des négociations du GATT en 1993 » (p.14). C’est dire que le livre ne se cantonne pas à la politique culturelle entendue comme l’ensemble des doctrines et dispositifs mis en œuvre par les pouvoirs publics pour promouvoir les arts et leur partage, mais envisage plutôt les « politiques de la culture », c’est-à-dire la manière dont la culture au sens large (esthétique mais aussi anthropologique) s’inscrit au cœur des projets de conquête et d’exercice du pouvoir politique et forme le soubassement d’un « récit national ».

On peut, de ce point de vue, le rapprocher d’un autre livre récent, de Jeremy Ahearne, Government through Culture and the Contemporary French Right (Palgrave/McMillan 2014) ; mais là où Ahearne étudiait cinq thèmes (la question religieuse, l’éducation, la télévision, l’histoire et l’identité nationale, la place de la culture française dans le monde) constituant à eux tous une politique culturelle « implicite » durant les années Chirac et Sarkozy, Martigny se concentre sur la question de l’identité nationale, qui forme le prisme à travers lequel il relit toute l’histoire de la période précédente.

Avec une thèse initiale très forte : ce sont les socialistes – et non la tradition nationaliste conservatrice ou réactionnaire – qui, les premiers, dans les années 1970, ont fait de l’identité nationale un thème politique majeur. Et établi, dès ce moment, un lien très étroit entre la culture et celle-ci. Contre une droite accusée de livrer le pays à la culture de masse américaine, la gauche socialiste entonne le refrain de l’anti-impérialisme culturel qu’elle emprunte au Parti communiste au prix d’inflexions majeures. En particulier l’abandon du primat d’une culture d’excellence qu’il s’agirait de démocratiser, pour lui préférer une culture au pluriel (la référence à Michel de Certeau n’est pas fortuite), diversifiée, reposant sur des communautés de vie – régionales, mais pas seulement. Ce que promeuvent, au moins dans l’ordre du discours, les premiers gouvernements de François Mitterrand, et singulièrement Jack Lang, le plus engagé des ministres sur ce terrain, c’est le « droit à la différence », la valorisation des cultures minoritaires, l’éloge du métissage et de l’interculturel ; rejoignant les conclusions d’une autre thèse, celle d’Angéline Escafré-Dublet (partiellement publiée en 2014 sous le titre Culture et immigration aux Presses universitaires de Rennes), Vincent Martigny voit dans ces années 1980 « la première et unique tentative dans l’histoire contemporaine d’imposer en France une forme de multiculturalisme d’État » (p. 180), qui marche du même pas que la diversification des formes et pratiques culturelles reconnues comme « légitimes » par les pouvoirs publics.

Mais alors que cette diversification s’est poursuivie par la suite – même si elle s’est trouvée contestée par ceux qui, aujourd’hui encore, dénoncent le « tout-culturel » et l’insupportable « confusion des valeurs » – le storytelling différentialiste (pluralisme ethno-culturel, ouverture aux cultures étrangères, valorisation des particularités) a rapidement cédé la place à un discours beaucoup plus intégrateur voire assimilationniste sous le signe d’un néo-républicanisme de combat. Le multiculturalisme, devenu synonyme de communautarisme, a été à peu près unanimement rejeté au profit d’une vision redevenue très homogène de la culture nationale.

Les facteurs explicatifs sont multiples et bien analysés par Vincent Martigny : une mondialisation (et une européanisation) perçue comme menaçante, la constitution de l’immigration en problème politique et sa culturalisation (là où l’on évoquait l’immigration en termes économiques et sociaux dans les années 1970, on l’évoque en termes culturels à partir de la décennie suivante), les clivages au sein de la gauche sur ces sujets, la contre-offensive idéologique de la droite qui trouve là le moyen de sortir du piège tendu par les socialistes exploitant le succès de leur politique culturelle dans l’opinion…

Martigny montre bien la manière dont se construit un consensus entre droite et gauche au fil des années 1980 et 1990, un nouveau récit national autour de la légitimité de l’intervention de l’Etat dans le champ culturel (victoire de la gauche) mais aussi d’une définition ethno-centrée, identitaire, de la culture (victoire de la droite). Et l’on aboutit à ce paradoxe que la nation qui s’est faite la championne de l’exception puis de la diversité culturelles au niveau international est aussi l’une de celles qui se montrent les plus frileuses quant à cette même diversité au niveau intérieur.

Ce processus est saisi à travers l’analyse tant du champ politique (discours, rapports, politiques publiques) que du champ intellectuel (articles et ouvrages), et l’on ne peut que saluer l’impressionnante maîtrise de la bibliographie et des sources documentaires dont fait preuve l’auteur. Certes, le parti pris méthodologique de privilégier le discours du pouvoir, d’  « analyser la production du récit national par le haut » (p. 20) introduit nécessairement un biais dans la vision globale, comme le souci – louable – de bien marquer ce qui différencie une époque ou une politique d’une autre, un auteur ou un camp idéologique d’un autre conduit parfois Vincent Martigny à durcir un peu les oppositions. Par exemple, il n’y a pas eu à mon sens de remplacement – comme il l’écrit page 32 – d’une politique dite de démocratisation par une autre dite de développement culturel au cours des années 1970 mais plutôt une addition, une sédimentation de politiques entre lesquelles les responsables du moment opèrent des déplacements d’accent qui peuvent se révéler plus discursifs que réellement opérationnels (on pourrait en dire autant du « tout culturel » des années 1980, dont le discours masque le maintien des grandes orientations de la période précédente).

Plus fondamentalement peut-être (mais là c’est l’historien des relations culturelles internationales qui exige beaucoup d’un livre par ailleurs déjà très riche), des comparaisons dans le temps et l’espace auraient pu constituer d’utiles contrepoints : dans le temps en remontant jusqu’à la monarchie de Juillet voire à la Révolution française (mais cela aurait supposé de reconnaître que l’on peut faire une histoire longue du récit national par la culture sans postuler une quelconque continuité) ; dans l’espace en montrant combien le discours sur l’identité culturelle est partagé au niveau européen et même mondial, en particulier dans ces années 1970 où se multiplient les conférences internationales sur le sujet. Ces quelques remarques serviront, on l’espère, aux développements futurs que Vincent Martigny ne manquera pas d’apporter à ce premier opus si prometteur.

Il se trouve par ailleurs que je participais tout récemment au colloque organisé par la Fondation Jean-Jaurès sur le thème « Socialisme et Culture ».

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Je n’ai malheureusement pu assister qu’à la matinée du vendredi 27 mais c’était déjà fort intéressant, notamment sur la comparaison internationale avec les expériences de la social-démocratie allemande et du socialisme italien au début du XXe siècle. Marion Fontaine, qui menait les débats de main de maître…sse, a proposé une très bonne synthèse des débats. Vous pouvez aussi retrouver la tribune qu’elle a publiée dans Libération le 24 janvier dernier « La Culture, avenir du socialisme » d’où il ressort que, dans le cas du Parti socialiste, cet avenir se conjugue plutôt au passé…

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Ces débats m’ont d’ailleurs donné envie de me pencher sur ce que proposent les divers candidats à l’élection présidentielle en matière de culture. Dans un prochain billet, et puisque cette idée provient du colloque Socialisme et Culture, j’examinerai les propositions de Benoit Hamon et du Parti socialiste. Pour ce qui est de la droite « républicaine », j’attendrai un peu de voir qui, de Fillon, de Juppé ou de quelque autre malheureux tiré du chapeau, défendra ses couleurs quelque peu passées au grand lavage du linge sale de la famille Fillon …

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LM.

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