La culture au programme

Bonjour,

qui dira que je ne tiens pas mes promesses? Certainement pas mes lecteurs, qui attendaient, certes avec une impatience croissante, que je donne enfin mon sentiment sur le programme culturel de François Fillon. Eh bien, non seulement je vais le donner aujourd’hui, mais j’y ajoute une présentation des programmes des autres candidats « majeurs » à la présidentielle, ainsi qu’un bilan des années Hollande! Et après ça, on se plaindra que ce blog n’est pas régulièrement tenu à jour…

Qu’il paraît loin, le temps où l’on débattait de la culture et des politiques qui la concernent durant une campagne présidentielle ! Et plus loin encore, le temps où la culture figurait au cœur du projet politique d’un candidat à la présidentielle ! Assez largement absente des campagnes de 2002 à 2012, la culture l’est tout fait de la campagne 2017, polluée par les affaires, hantée par un spectre bleu marine, passionnante et futile comme une série policière à rebondissements… Pourtant, des propositions existent, des programmes parlent de culture, et peut-être l’enjeu pour la Cité n’a-t-il jamais été aussi élevé. Avant d’examiner ces projets, il importe d’abord de faire le bilan de ce qui accompli – ou pas – sous la présidence de François Hollande.

Un bilan…

Les analystes sont généralement sévères quant au bilan de la présidence Hollande en matière culturelle : trahison, reniement, indifférence, incompétence…, les mots sont forts[1]. Peut-être excessifs. Car enfin, des promesses tenues il y en a eu, et non des moindres, avant même la loi fourre-tout du 7 juillet 2016 relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine : la nomination des patrons de l’audiovisuel public par le CSA (engagement n°51 de la campagne de 2012, mis en œuvre par une loi en 2013), le renforcement des moyens de l’éducation artistique à l’école (engagement n°44, concrétisé par le doublement du budget en la matière et l’objectif atteint de 50% des élèves bénéficiant d’une pratique artistique et culturelle en 2017, contre 20% en 2012 selon les chiffres du ministère), ou encore le retour à un taux de TVA à 5,5% pour le livre et la billetterie, des mesures pour aider les librairies indépendantes ou soutenir le développement des nouvelles technologies et de l’économie numérique. Mais, à côté de ces promesses tenues ou en cours de réalisation, combien d’autres oubliées en route ! La rémunération des auteurs en fonction de l’accès à leurs œuvres (le fameux « acte II de l’exception culturelle » qui n’a jamais vu le jour), le remplacement ou la suppression de HADOPI, la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, le rétablissement de la redevance dans les résidences secondaires, l’annulation de la fusion entre RFI et France 24, la remise à plat des aides à la presse, un statut juridique et une meilleure représentation des rédactions au sein des conseils d’administration des entreprises de presse, la lutte contre l’emprise des groupes industriels sur l’audiovisuel… Non que tous ces engagements non tenus aient été de mêmes portée, intérêt ou faisabilité, mais leur accumulation laisse un désagréable sentiment de négligence.

Ce qu’a semblé confirmer la personnalité des trois ministres qui se sont succédé rue de Valois, dont aucune – il s’agit de trois femmes, qu’on aurait rêvé plus puissantes – n’a vraiment marqué la fonction de son empreinte. Manque de temps, sans doute, manque de soutien et d’intérêt du Président de la République et des Premiers ministres, indéniablement – on est loin, décidément, des Mitterrand, Pompidou, et même Giscard ! Mais aussi, insuffisante maîtrise des dossiers, que des médias et des commentateurs ont caricaturée à plaisir, parfois avec d’évidents relents sexistes, mais qui n’en reste pas moins fâcheuse quand on est à la barre d’une embarcation aussi difficile à piloter que ce ministère des créateurs mais aussi des publics, des institutions parisiennes mais aussi des structures de province, de la culture mais aussi de la communication. La manne financière qui est arrivée à la fin du quinquennat aurait pu faire passer tout cela mais elle est apparue comme un rattrapage maladroit et électoraliste après deux années (2013 et 2014) de recul, une première sous un gouvernement de gauche. Au total, malgré quelques réussites, on ne peut ne conclure que le rendez-vous entre la présidence Hollande et la culture a été en grande partie manqué.

… et des projets

Le ou la prochain-e président-e de la République sera-t-il ou elle au rendez-vous de la culture ? Rien n’est moins sûr. Il est assez frappant (et inquiétant) de constater que les deux candidats qui font actuellement la course en tête dans les sondages, à savoir Marine Le Pen et Emmanuel Macron, sont ceux qui sont les moins diserts sur les questions culturelles ; à l’inverse, François Fillon, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélanchon, les trois autres candidats qui dépassent actuellement la barre des 10% d’intentions de vote, ont présenté chacun un programme dense et cohérent sinon toujours convaincant en la matière. Il est évidemment impossible de présenter et d’analyser en détail tous ces programmes dans ce court article, je me concentrerai donc sur les points saillants pour souligner convergences et divergences.

Les principaux candidats s’accordent pour affirmer la place éminente de la culture dans tout projet politique – affirmation rituelle et rhétorique mais qui rappelle que l’engagement de l’État dans le domaine culturel, l’existence d’une politique culturelle publique et nationale font partie, depuis plusieurs décennies maintenant, des acquis de la vie politique française. Cela ne préjuge en rien de la ou des structure(s) administrative(s) en charge de cette politique et l’on peut d’emblée remarquer qu’aucun des candidats ne se prononce sur la pérennité d’un ministère de la Culture et de la Communication, soit que cette pérennité soit une évidence implicite, soit qu’on se réserve la possibilité de la remettre en cause en cas de victoire. Si la culture est unanimement (et peut-être hypocritement) célébrée, il apparaît cependant assez vite que ce n’est pas tout à fait la même selon les candidats, et que la politique qui la concerne a des objectifs différents : défendre une identité supposément menacée, du côté de Marine Le Pen et, en sous-texte, de François Fillon ; ou réduire les inégalités devant la culture, du côté de Jean-Luc Mélanchon et de Benoit Hamon. On retrouve, sans surprise excessive, le clivage gauche / droite, Emmanuel Macron se trouvant, sur ces thèmes, plus proche des seconds que des premiers. De la même façon, et ce n’est pas tout à fait un hasard, les deux candidats de droite mettent l’accent sur le patrimoine et l’histoire de France (de façon beaucoup plus précise et chiffrée par François Fillon, qui propose un plan « Patrimoine pour tous » de deux milliards d’euros sur cinq ans), quand les autres mettent davantage en avant la création vivante. Le point commun à tous les candidats : aucun grand établissement, aucun « chantier présidentiel » en vue – l’époque en est passée – mais, à la place, le soutien à des structures de création décentralisées et mutualisées, « fabriques de la culture » selon Benoît Hamon, « maisons des artistes » selon Jean-Luc Mélanchon, « pépinières d’artistes » chez Marine Le Pen comme chez François Fillon. Lieux de la création vivante, structures de production et de diffusion, ils auront aussi pour mission de combattre les « déserts culturels », expression que l’on retrouve dans plusieurs programmes.

Autre proposition courante : élargir les horaires d’ouverture des établissements culturels, en particulier des bibliothèques et médiathèques, même si les moyens d’y parvenir diffèrent. C’est, avec une collaboration plus étroite entre les établissements culturels et le milieu scolaire, la principale mesure de démocratisation culturelle que l’on retrouve à gauche comme à droite. Propositions plus originales : un « pass culturel » (version Macron) ou un « passeport culturel » (version Hamon) : chez le candidat d’En Marche, un chèque (de 500 euros) qui serait donné à tout jeune de 18 ans pour qu’il effectue des « dépenses culturelles », chez celui du Parti socialiste une sorte de carte d’accès délivrée à tout jeune entre 12 et 18 ans afin qu’il puisse fréquenter des lieux culturels, du théâtre au concert, du musée à l’opéra. Ce n’est pas tout à fait la même chose mais l’idée est bien de donner au jeune lui-même la possibilité de choisir ses consommations culturelles plutôt que de soutenir une offre indifférenciée. Tout cela à coût constant pour Emmanuel Macron (« pas un euro de moins pour la culture », promet-il, mais pas un euro de plus) ou au prix d’une forte augmentation des moyens dégagés pour la culture : Benoît Hamon, comme Jean-Luc Mélanchon, proposent de consacrer 1% du PIB à la culture, soit quelque chose comme 20 milliards d’euros, un nouveau doublement du budget, comme entre 1981 et 1982, là où François Fillon et Marine Le Pen parlent plutôt de faire davantage appel aux ressources du privé. D’autres différences pourraient être pointées sur la question des intermittents, de HADOPI, de la concentration des médias… Dans le domaine culturel au moins, le clivage gauche / droite a encore de beaux jours devant lui.

[1]   Voir par exemple Laurent de Sutter (dir.), le Livre des trahisons, Paris, PUF, 2016.

 

Bon, je reconnais avoir un peu triché : ce texte est, à peu de choses près, celui que je viens d’écrire pour le site The Conversation France, à paraître bientôt. Vous l’avez donc en primeur, comme la salade du jour (comparaison peu flatteuse, j’en ai conscience). Contrepartie : tout cela est un peu rapide, il faudrait s’arrêter sur chacun des points, creuser, comparer… Si la fantaisie (ou l’urgence citoyenne) vous en prend, je suis à mon tour preneur de vos observations!

En tout cas, ces considérations font écho à un événement dont j’aurais dû – si j’en avais trouvé le temps – annoncer la venue voici déjà plus d’une semaine : la conférence de Jack Lang à l’université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, dans le cadre de la deuxième édition de la Semaine des Arts et Médias organisée par l’UFR auquel mon département appartient. On le voit sur cette photo signer un exemplaire de sa thèse de 1968 sur l’Etat et le théâtre, un exemplaire qui avait appartenu à Bernard Dort.

Pendant deux heures, l’ancien ministre de la Culture, de la Communication et de l’Education nationale a répondu, malgré sa fatigue (il revenait tout juste d’un voyage dans la péninsule arabique) au feu roulant des questions que nous lui posions. Je ne dis pas qu’il a eu ou a raison sur tout, et sans doute son action passée est-elle critiquable, son analyse présente contestable ; mais quelle leçon d’énergie, d’enthousiasme, de combativité, de curiosité! De jeunesse, tout simplement, qui devrait inspirer les prétendants à la magistrature suprême quand ils parlent d’arts, de culture et de médias – ce qui leur arrive trop rarement dans cette campagne, chacun l’aura noté.

LM.

 

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