Valeurs du livre

Bonjour,

je trouve enfin le temps d’écrire quelques lignes sur deux événements marquants – du moins : qui m’ont marqué – survenus ces dernières semaines.

Le plus récent est le bon tour qu’à quelques-uns nous avons joué à Pascal Ory, ce grand professeur et chercheur en histoire qui m’a formé comme il a formé aux moins deux générations d’historiens, que ceux-ci soient devenus des « professionnels » de la discipline ou non. Avec quelques collègues et amis – Julie Verlaine, Christophe Gauthier, Dimitri Vezyroglou – nous avons fomenté un tendre complot au nom de code fruitier (POM pour Pascal Ory Mélanges) à l’occasion du départ à la retraite de notre maître. Nous avons retrouvé et contacté un à un tous ceux dont Pascal avait dirigé les travaux, soit comme directeur de thèse, soit comme « garant » d’HDR (l’habilitation à diriger les recherches). Nous leur avons demandé de proposer un texte en hommage à Pascal ; le sujet était libre, la seule condition était de respecter le secret sur l’opération. Quelques mois plus tard, nous recueillions toutes ces contributions pour les publier avec l’aimable et compétente complicité de Sylvie Le Dantec et de l’équipe des Publications de la Sorbonne.

Voici ce que ça donne :

La première et la quatrième de couverture :

POM_CouvPhoto

Le dessin de couverture a été offert par Jul, que Pascal Ory connaît bien et apprécie ; le dessinateur s’est inspiré du célèbre dessin de Léonard de Vinci, intitulé « L’homme de Vitruve » pour évoquer la curiosité encyclopédique de l’historien et l’humanisme qui caractérise son regard sur le monde, sans oublier la touche d’humour sans laquelle il n’est pas de gai savoir.

Je renvoie ceux qui désireraient acquérir le livre au site des Publications de la Sorbonne :

http://www.publications-sorbonne.fr/fr/livre/?GCOI=28405100827650

En voici déjà le sommaire qui, comme le dit fort bien le texte de présentation de la quatrième de couverture, « reflète non seulement la diversité des parcours et des domaines de recherche des élèves de Pascal Ory mais aussi l’éventail assez prodigieux des intérêts de celui qui ne s’est jamais voulu un maître – mais l’était et le reste, en vérité, dans le meilleur sens de l’expression. » On tient là, en effet, une manière de condensé de l’histoire culturelle et politique contemporaine telle que Pascal Ory a su l’incarner avec quelques autres chercheurs et enseignants de sa génération. Qu’on en juge :

Introduction

Les trois formules du professeur Ory
Alexandre Saintin

GUERRE & OCCUPATION

« Si étrange était le fléau… » Une préscience(-fiction) du désastre de 1940 – et de quelques autres : Jacques Spitz, La Guerre des mouches
Pierre-Frédéric Charpentier

« Idéologie » ou « culture » ? D’une lecture culturaliste du phénomène nazi
Johann Chapoutot

Le journal de la Corporation nationale de la presse
Philippe Jian

Représentations et collaboration
Vincent Artuso

Le collaborateur : petite histoire d’une grande figure de l’ennemi
Anne Simonin

La séduction d’une politique culturelle de masse. Images, emblèmes et couleurs dans les célébrations vichystes (1940-1944)
Rémi Dalisson

INTELLECTUELLES & INTELLECTUELS

Le Rosebud de Dominique Desanti
Anna Trespeuch-Berthelot

Faire l’histoire de l’histoire littéraire : jalons pour l’approche du cas Louis Aragon
Erwan Caulet

Dialogue autour du théâtre populaire
Nathalie Lempereur

Échappées, vacances et villégiatures de philosophes 1900
Stéphan Soulié

POLITIQUES CULTURELLES & SYMBOLIQUES

La salle V : visite en Front populaire
Pascale Goetschel

Pour l’histoire des politiques symboliques : le cas de la Marcha peronista
Esteban Buch

L’encadrement périscolaire. Une histoire culturelle des deux côtés de l’enceinte scolaire, 1936-2016
Nicolas Palluau

Bibliothèques : l’abandon du politique ?
Anne-Marie Bertrand

La politique culturelle et la création (1959-1981)
Antoine de Baecque

Le renouvellement de l’identité urbaine : des armoiries aux logos
Julie Manfredini

L’oxymore du président normal. Le prisme cérémoniel
Patrick Garcia

MÉDIATIONS CULTURELLES & ARTISTIQUES

HEY! Une revue d’art entre marges artistiques et culture de grande diffusion
Laurent Martin

Mélancolie des industries culturelles
Christophe Gauthier

Histoires de Jacques Goimard. Ou comment, « entre deux Mai », le cinéma, la science-fiction et la bande dessinée sont entrés à l’université
Dimitri Vezyroglou

L’Association, une aventure éditoriale en bande dessinée : de la majorité à la maturité d’un « art mineur »
Benjamin Caraco

Le Dom Juan de Marcel Bluwal. La création d’une œuvre patrimoniale pour la télévision
Évelyne Cohen

CIRCULATIONS INTERNATIONALES

Jumelage et commémoration : fondement du rapprochement des peuples, outil de construction des mythes
Alain Dubosclard

Le temps où l’abstraction eut raison. Histoire, mémoire, patrimoine : la respectabilisation des avant-gardes
Julie Verlaine

Le Festival mondial des arts nègres de Dakar (1966) : un jalon important de l’histoire du panafricanisme
Chloé Maurel

Le jazz fusion ou la world music avant l’heure. Réflexions sur la mondialisation de la musique américaine (1969-1975)
Ludovic Tournès

CORPS INTIME EXPOSÉ

Corps d’armée, corps aimé : quand Cocteau et le maréchal Lyautey parlaient sexe
Élisabeth Hennebert

Élégance et esthétique. Contribution à une histoire des représentations dans le sport en général et dans le tennis en particulier
Françoise Taliano-des Garets

La sexualité adolescente dans la France des Trente Glorieuses, entre « âge », « classe », « genre » et « race »
Régis Révenin

Étoiles et tabliers. Vedettariat, cuisine et cinéma en France dans les années 1930
Myriam Juan

PORTRAIT : Pascal Ory, un historien radiophonique Propos recueillis
Séverine Liatard

Bibliographie des publications à caractère scientifique de Pascal Ory (1970-2017)

Pour Pascal Ory, la surprise ne s’arrêtait pas là. Allant jusqu’au bout de leur projet machiavélique, les directeurs de l’ouvrage donnèrent rendez-vous chez l’un d’eux – qu’il soit remercié, ainsi que sa charmante épouse, pour son hospitalité! – aux contributeurs des Mélanges ainsi qu’à Pascal ; mais si les premiers étaient au courant de ce qui se tramait, le second ne l’était pas. Et ce fut donc pour lui une deuxième surprise que de découvrir ses élèves assemblés (une première, en réalité, puisque le livre lui fut offert dans un second temps) et bien décidés à fêter dignement ce qui ne pouvait être, en tout état de cause, qu’un faux départ. Pascal en resta sans voix, littéralement, et le cas est suffisamment rare pour être signalé. Mais nous ne lui demandions pas de discours, seulement de nous aider à déboucher le champagne et de poser pour la photo de famille, à quoi il se prêta avec la meilleur grâce du monde.

 

Dans les jours qui suivirent cette mémorable soirée, Pascal nous gratifia d’un message à la mesure de l’émotion qu’il éprouva ce soir-là, nous remerciant d’avoir créé « un objet de bonheur », qui serait désormais le « livre le plus précieux de sa bibliothèque ». Et cela m’a ramené en esprit à un autre moment heureux que je venais de vivre quelques jours plus tôt, là encore autour d’un livre, ou plutôt des livres, et toujours en excellente compagnie.

Quelque part en Provence, dans le Var, non loin de la petite ville de Salernes, se trouve l’un des royaumes de l’esprit où vont ceux qui désirent penser, créer et apprendre dans le plus bel environnement qui soit. Sorte de Cerisy-la-Salle provençal, la fondation des Treilles accueille depuis les années 1980 pour des résidences et des séminaires artistes, savants, écrivains, chercheurs, délestés pendant un temps plus ou moins long de tout souci matériel. Là, dans le décor enchanteur d’un domaine de trois cents hectares alternant pinèdes et oliveraies, champs de lavande et de blé, la plus belle nature rencontre la plus belle culture, que cette dernière prenne la forme des sculptures contemporaines aux abords des habitations au goût parfait, des débats érudits, des conversations brillantes autour de tables splendides, des livres tirés de la riche bibliothèque ou encore des méditations favorisées par les promenades, les baignades dans les piscines mises à disposition des résidents, sans oublier les siestes aux heures les plus chaudes de la journée. C’est là, au milieu de l’azur, des vagues et des splendeurs (mais sans les esclaves nus tout imprégnés d’odeurs, hélas et tant mieux!) que j’ai vécu une pleine semaine à réfléchir sur le livre et la lecture, cette passion ancienne.

Plus précisément, sur la « démocratisation des lettres », thème de la semaine qu’avait magistralement organisée Olivier Bessard-Banquy, professeur à l’université de Bordeaux III et grand spécialiste du livre et de l’édition. Il avait convié une petite vingtaine de collègues à réfléchir avec lui sur cette question difficile, essentielle, et curieusement encore peu traitée de notre histoire culturelle. Je ne vais pas résumer la teneur des discussions ni ma propre communication (sur les politiques du livre et de la lecture publique depuis 1945), les actes de la rencontre paraîtront dans quelques mois aux éditions Gallimard. Je voudrais seulement revenir sur un ou deux points qui touchent à la « valeur » du livre, de la littérature et de la lecture. Non point à la valeur marchande du livre, qui est un sujet important, ni même à sa valeur d’usage si on entend par là l’usage du livre ou de la littérature à des fins de distinction sociale, qui est un autre sujet important. Mais à ce qui fait la valeur de l’acte de lire des livres littéraires et non seulement utiles ou pratiques. « Pourquoi lire plutôt que pas? » pourrait-on ainsi formuler la question capitale.

Question capitale et urgente, sans doute, à l’heure où la pratique culturelle appelée « lecture » a tendance à régresser, dans le temps comme dans les budgets des individus contemporains, au profit d’autres pratiques liées aux images et aux sons, aux jeux et aux écrans. Certes, comme l’ont rappelé plusieurs intervenants, on n’a jamais peut-être autant lu et écrit qu’à l’heure des messageries électroniques, des réseaux sociaux et des sites d’information en ligne. Mais ce qui régresse en valeur absolue et plus encore relative, c’est la lecture silencieuse, concentrée, intensive, de livres-mots qui bâtissent par la seule magie du verbe un univers offert à la contemplation ou à la réflexion. Certains genres ont pratiquement disparu de l’édition, poésie, écriture dramatique ; d’autres sont menacés, comme le roman et l’essai, sans parler du livre universitaire. Le livre-papier est jugé ringard mais le livre électronique peine à le remplacer et l’on connaît trop d’intérieurs (habitations et boîtes crâniennes) d’où le livre est totalement absent. Peut-être n’y a-t-il là qu’un retour à la normale après la longue parenthèse de la « graphosphère » (Régis Debray) dont l’âge d’or se situe quelque part entre le milieu du XIXe siècle et les dernières années du XXe. Mais comme tous les clercs dont Saint-Régis est le patron, qu’ils soient de haute ou de basse caste, je ne peux m’empêcher de déplorer cette perte, sans discerner encore tous les gains promis par les chantres de la société connectée.

Ancien « gros lecteur » (deux livres au moins par mois selon les catégories du ministère de la Culture) devenu, par la faute du surtravail universitaire mais aussi par l’addiction aux séries télévisées (celle-ci étant peut-être en partie la conséquence de celui-là), un lecteur amaigri, réduit à quelques lectures rapides, utilitaires et distraites, je participe moi-même à ce basculement anthropologique, tout en essayant de le freiner et d’entraîner ma fille à y résister. Peut-être en raison de cet écartèlement cognitif et presque moral, je suis d’autant plus sensible à ce qui constitue l’irremplaçable valeur de la lecture quand celle-ci ne recule pas devant l’obstacle d’une pensée complexe, d’une écriture exigeante. Car, en effet, pour ce qui est du simple délassement, l’écrit n’offre à peu près rien que ne propose en mieux l’image accompagnée du son  ; pour la richesse des décors, le réalisme de l’action ou encore la précision de l’information, on trouvera sans doute mieux qu’un livre en regardant un film ou une série, en jouant à un jeu électronique, en consultant une encyclopédie en ligne. Mais il y a tout le reste.

Le reste, c’est-à-dire le plus important : la construction d’une pensée autonome, personnelle, l’édification d’un sujet libre. Pour m’en tenir à la forme-reine de la littérature contemporaine, le roman, rien de plus interactif que sa lecture : le lecteur co-construit le monde qui lui est proposé, alors que ce monde lui est imposé dans ses moindres détails par l’image et le son. Là où l’image mouvante et sonore nous impose sa présence et tyrannise notre imaginaire, le livre le libère ; il n’est pas de plus sûr moyen d’évasion contre le trop de réalité (au sens d’imitation du réel) qui sature l’image analogique ou numérique. Là où le spectateur est fasciné, hypnotisé, le lecteur le plus engagé dans sa lecture peut toujours l’interrompre, lever les yeux, reprendre pied dans le monde réel. Alors que nous sommes de plus en plus « empêchés de nous tenir à distance de ce qui est », pour reprendre les mots d’Annie Le Brun, le livre et la lecture maintiennent cette distance salvatrice contre les dangers d’une immersion qui nous coupe des autres, du monde et de nous-même.

Mais, parvenu à ce point de sa démonstration, l’historien se souvient que ce danger de l’immersion, ce risque de ne plus faire le départ entre réel et fiction, était précisément ce qui était reproché au livre de fiction par ses détracteurs, en particulier lorsqu’il tombait dans les mains des publics « vulnérables » qu’étaient, aux yeux des hommes du XIXe siècle, les femmes, les enfants et les prolétaires. Tous les arguments qui servent aujourd’hui à dénoncer les écrans servaient hier à dénoncer la lecture. Et j’ai bien conscience du caractère historiquement daté et socialement situé de mon plaidoyer (ou de mon prêche?) en faveur du livre. Il me faudra trouver de meilleurs arguments pour justifier ce qui n’est peut-être, après tout, qu’une habitude idiosyncrasique d’homme de lettres, qu’une « illusion scholastique » de plus.

En attendant, je vous laisse sur ces quelques lignes, plus convaincantes que les miennes, de Michèle Petit, tirées de son Eloge de la lecture paru aux éditions Belin en 2002 :

« On ne lit pas seulement pour maîtriser des informations, car le langage n’est pas réductible à un instrument ou à un outil de communication. On ne lit pas pour briller dans des salons ou pour singer des bourgeois qui, du reste, ne lisent pas tous, loin de là. Beaucoup de femmes et des hommes un peu moins nombreux lisent par goût de découvrir et pour inventer du sens à leur vie, y compris dans des milieux populaires. Pour sortir du temps, de l’espace quotidiens, accéder à un monde élargi. Pour s’ouvrir à l’inconnu, se transporter dans des univers étrangers, se glisser dans l’expérience d’un ou d’une autre, s’approcher de l’autre en soi, l’apprivoiser, moins le redouter. Pour savoir ce qui a été inventé comme solutions à la difficulté d’être de passage sur terre. Pour habiter le monde poétiquement et ne pas être seulement adapté à un univers productiviste. »

Et elle continue dans la même veine, faisant le lien entre littérature et culture et ce qui pourrait aussi relier, comme le fait l’imagination visuelle des étoiles d’une constellation, Pascal Ory, la Fondation des Treilles et mon travail au sein du département de Médiation culturelle de l’université de Paris III, soit le rapport étroit entre l’histoire culturelle et le présent de la culture :

« La culture, plus largement, n’est pas une coquetterie de nantis, c’est quelque chose qui touche au sens même de la vie. Elle n’est pas non plus un totem érigé, rassembleur, mais plutôt quelque chose qui est, ou qui devrait être, à la disposition de chacun, pour qu’il puisse s’en saisir, en faire usage, à tel ou tel moment de sa vie. »

Je vous laisse sur sur cette belle et grave pensée, de quoi méditer tout un été que je vous souhaite reposant et stimulant tout à la fois, ce qui n’est pas forcément incompatible. Que vous le passiez parmi le crissement des cigales de la Provence, le bruit des vagues bretonnes,  les sonorités étrangères ou les plaisanteries des garçons de café parisiens, pensez surtout à emporter de quoi lire (et pourquoi pas écrire), car on peut toujours oublier chez soi son paquet de cigarettes ou de biscuits, sa bouteille d’eau ou son flacon de crème solaire, qui sont choses aisément remplaçables : mais oublier son livre, ses livres de vacances, voilà qui vous gâche plus sûrement un journée que la pluie la plus drue et la plus froide.

LM

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