Archives pour la catégorie 2016/2017

Socialisme et culture (2)

Bonjour,

comme annoncé la semaine dernière, je m’intéresse aujourd’hui au programme du candidat socialiste à l’élection présidentielle, Benoît Hamon, en matière culturelle.

Après une première phase de la campagne (les primaires de la « Belle Alliance populaire » dont le nom fleurait bon son été 36) où les idées et les propositions sur la culture de tous les candidats brillaient par leur absence ou leur imprécision, on dispose à présent d’un peu plus de matière, à travers les déclarations de Benoît Hamon et surtout de son site de campagne où je suis allé puiser ces informations à cette adresse :

https://www.benoithamon2017.fr/thematique/pour-une-republique-bienveillante-et-humaniste/#culture

Entre ceux qui prônent la nécessaire modestie de l’Etat culturel (voire sa disparition) et ceux qui veulent relancer une grande politique culturelle dotée de moyens conséquents, Benoît Hamon a clairement choisi son camp. Il propose de porter le budget consacré à l’art et au développement de la culture à 1% du PIB. Je souligne ce point : non pas 1% du budget de l’Etat, comme ce fut longtemps la revendication d’une partie de la gauche et des milieux culturels, mais bien 1% du PIB.

Le chiffre symbolique du 1% de l’Etat pour le budget du ministère de la Culture a été atteint dans les années 1990 et dépassé dans le budget récent : le PLF 2017 prévoit un budget Culture et Communication à 1,1% du budget de l’Etat, en hausse de 5,5% par rapport à 2016, un rattrapage en partie électoraliste après le recul des années 2013 et 2014 qui avait participé du désamour de la gauche pour François Hollande. Il se décompose en 3,6 milliards d’euros pour la Mission culture, recherches et médias, 4 milliards d’euros pour l’audiovisuel public, 10 milliards en tout si l’on ajoute les taxes affectées et les dépenses fiscales.

Voir le projet de loi finance 2017 :

budget-mcc-plf-2017

Affecter 1% du PIB à la Culture et à la Communication reviendrait donc à allouer environ 20 milliards d’euros à ce domaine (le PIB 2016 de la France est de 2181 milliards d’euros), soit un nouveau doublement du budget, après celui, historique, de 1982. Je ne sais pas si c’est réaliste, mais c’est ambitieux. Mais sans doute ce chiffre comprend-il aussi les dépenses des collectivités territoriales qui assurent aujourd’hui les trois quarts des dépenses publiques culturelles – un mode de calcul qui relativiserait beaucoup la progression spectaculaire du budget.

Benoît Hamon dit souhaiter un rééquilibrage du soutien de l’Etat aux différents acteurs culturels. Faisant référence à la loi NOTRe (nouvelle organisation territoriale de la République, promulguée en 2015), il met en avant la notion de « droits culturels » (sans entrer dans le détail de ces droits, ce qui serait pourtant nécessaire) et de « territoires », appelant à élaborer des « schémas directeurs entre l’Etat et les collectivités territoriales » et à soutenir l’ « entrepreneuriat culturel ». On aimerait en savoir plus sur ces points qui restent pour le moment à l’état de principes. Mais je n’ai pas l’impression que ce soit si novateur, l’Etat ayant multiplié depuis les années 1970 les formes de contractualisation avec les collectivités territoriales.

L’éducation artistique et culturelle est présentée comme une « priorité » et l’école placée au centre du dispositif avec le programme « Arts pour tous à l’école », qui n’est malheureusement pas détaillé. Reprendra-t-il tout ou partie des réformes qu’avaient conçues Jack Lang et Catherine Tasca au début des années 2000 avec leur plan des arts à l’école? L’idée en tout cas est de systématiser la présence des arts à l’école, toujours en partenariat avec les collectivités territoriales.

Les jeunes sont également concernés par le projet de « passeport culture » qui serait délivré à tout adolescent entre 12 et 18 ans. Ce passeport, dont la nature non plus que l’émetteur (Etat? commune? autre collectivité?) ne sont pour le moment précisés, est censé leur donner accès non seulement aux arts dits « populaires » comme le cinéma et les concerts, mais également aux autres représentations habituellement moins fréquentées du grand public (expositions d’artistes locaux, théâtre, opéra, etc.). A comparer avec le chèque culture proposé par Emmanuel Macron.

Est également proposée la création de « fabriques de la culture » qui devraient remplacer (ou compléter?) le réseau existant des Maisons des jeunes et de la culture et des Scènes nationales (que Benoît Hamon persiste à appeler les « Maisons de la culture », façon Malraux). Le modèle serait plus participatif que les Scènes nationales puisque ces fabriques permettraient de « co-construire » des projets artistiques entre pouvoirs publics, secteur culturel, associations et fondations. Victoire des MJC sur les Maisons de la culture, retour de l’animation socio-culturelle? Malraux doit se retourner dans sa tombe et Jack Lang dans son lit.

Autre proposition intéressante : la création d’un « statut de l’artiste ». Il permettrait de donner une couverture sociale à des créateurs dont la pratique n’est actuellement pas concernée par le régime de l’intermittence du spectacle (que Benoît Hamon dit vouloir préserver) : auteurs, scénaristes, compositeurs (les artistes plasticiens semblent étrangement absents de la liste). Ce statut s’inscrirait dans le « statut unique de l’actif » appuyé sur le revenu minimum universel, qui est la mesure-phare du programme de Benoît Hamon. Comme le doublement du budget, on pourra juger cette mesure ambitieuse ou irréaliste… ou les deux.

Toujours côté artistes, Benoît Hamon projette de créer un « visa artiste » pour, dit-il, « mieux accueillir les talents étrangers et favoriser les échanges culturels entre artistes français et internationaux ». Partant du constat que les artistes étrangers qui désirent se rendre en France pour des collaborations artistiques se heurtent aujourd’hui à de grandes difficultés administratives du fait du durcissement des règles encadrant l’immigration, Benoît Hamon propose un visa spécial pour faciliter leurs démarches.

Rien n’est dit sur le réseau culturel français à l’étranger, mais Benoît Hamon propose de fonder un « pavillon de la langue française » qui aurait pour missions de promouvoir le multilinguisme, renforcer l’apprentissage du français à l’étranger et projeter la culture française dans le monde. Mais n’est-ce pas déjà ce que fait l’Institut français? Quid aussi de la question épineuse de la ratification par la France de la Charte des des langues régionales ou minoritaires? Sur le chapitre européen, les propositions paraissent bien vagues et se bornent à rappeler quelques principes, en particulier la défense de l’exception culturelle dans le domaine des industries culturelles.

Ces industries culturelles font l’objet d’un certain nombre de propositions parmi  les plus fortes du programme culturel de Benoît Hamon.

D’abord une loi qualifiée d’ « anti-trust » dans le domaine des médias, censée garantir le pluralisme et l’indépendance des médias et la qualité de l’information. Cette loi interdira à tout groupe privé de détenir plus de 40% des parts d’un média de presse écrite, radio, TV ou en ligne. Un même groupe ne pourra pas non plus dépasser le seuil de 20% des parts dans plus de deux médias. Enfin, tous les médias devront mettre en évidence sur leurs contenus le nom de leurs propriétaires, afin que les Français puissent s’informer en connaissance de cause. Il n’est pas sûr que ces mesures, qui se heurteront sans doute à la résistance des grands groupes de communication, suffisent à garantir le pluralisme – des participations croisées, parmi d’autres mesures de contournement, permettront de maintenir l’emprise des groupes existants. Mais on peut essayer.

La publicité sera définitivement bannie de la télévision publique (une mesure qu’avait commencé de mettre en place Nicolas Sarkozy, rappelons-le, à la grande joie des chaîne privées), qui serait encouragée à mettre l’accent sur les programmes éducatifs et culturels (pourquoi pas?, mais cela suppose que la télé publique renonce à la course à l’audience).

Benoit Hamon souhaite voir émerger un nouveau modèle économique pour les médias, inspiré des fondations à but non lucratif ; un modèle mieux à même, selon lui, de garantir une « information de qualité, libre et indépendante ». Là encore, je trouve le principe excellent mais comment, concrètement, l’Etat peut-il encourager l’émergence de ce nouveau modèle?

Le reste est plus convenu (ce qui ne veut pas dire sans intérêt ni pertinence) : développement de l’offre légale de contenus culturels numériques, moyens techniques et juridiques pour une juste rémunération des artistes (l’heure n’est pas à la licence globale et Hadopi a encore de beaux jours devant elle, visiblement), renforcement du CNC, consolidation de la taxe parafiscale sur les billets alimentant le compte de soutien du cinéma et du financement du cinéma par la télévision. Rien de bien nouveau, si ce n’est (et encore) le projet de numérisation des oeuvres du domaine public.

Au total, un projet intéressant, encore imprécis mais d’une ambition certaine. Est-il de nature à faire qu’un jour la culture ne soit plus, comme le déplore Benoît Hamon, « un puissant marqueur de l’appartenance sociale »? Rien n’est moins sûr, tant sont fortes les logiques (et les résistances) sociales et économiques. En bon socialiste, Benoît Hamon croit dans les capacités des pouvoirs publics à équilibrer voire à inverser ces logiques. Libre à chacun d’y croire ou pas.

Pour compléter ce billet, je poste également l’appel lancé par quelques personnalités proches du Parti socialiste pour faire en sorte que la culture ne soit pas seulement un « supplément d’âme » mais l’âme même (ou le coeur, choisissez votre métaphore) du projet socialiste. Une version actualisée du discours du début des années 1980 prenant en compte la montée de l’extrême-droite et du fondamentalisme musulman (et pas que) qui rejoint le programme du candidat issu des primaires quand celui-ci estime que les pratiques artistiques et culturelles s’inscrivent dans l’évolution générale des sociétés vers de nouveaux rapports au travail et au temps libre (raréfaction du travail salarié, réduction du temps de travail, enrichissement de la notion de « loisirs »).

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Et, pour faire bon poids, un papier paru dans l’Humanité cette semaine sur la démocratisation culturelle.

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La fois prochaine, je me pencherai sur le programme culturel de François Fillon, s’il est encore à cette date le candidat de la droite et du centre.

LM

 

 

 

 

Socialisme et culture (1)

Bonjour,

j’ai fini de lire le très intéressant livre de Vincent Martigny, publié à la fin de l’année dernière aux Presses de Sciences Po, Dire la France. Culture(s) et identité nationale, 1981-1995 et je vous en propose ici un compte-rendu.

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Dire la France… est un grand livre et qui vient à point en ces temps de crispation identitaire et de repli nationaliste. Issu d’une thèse récente en sciences politiques (profondément remaniée pour cette publication), il en a toutes les qualités et presque aucun des défauts : écrit dans une langue souple, claire et précise, il ne se caractérise par aucune « invention » archivistique majeure mais va bien au-delà d’une simple synthèse de travaux existants et renouvelle en profondeur la compréhension que nous avions des rapports entre culture et politique sur la période comprise entre les années 1960 et les années 1990 (les bornes chronologiques indiquées dans le titre désignant la période sur laquelle se focalise la majeure part de la démonstration). À vrai dire, si l’auteur de ce compte-rendu avait disposé d’un tel ouvrage voici dix ans lorsqu’il commençait à travailler sur l’histoire de la politique culturelle des années Mitterrand-Lang, bien des choses qui lui étaient obscures alors (et certaines de celles qui le sont demeurées depuis, malgré ses efforts) en auraient reçu un surcroît décisif d’intelligibilité.

Il n’est pas aisé de rendre compte d’un livre et d’une thèse avec lesquels on se trouve dans une identité de vue à peu près complète. Je ne pourrai guère apporter que des nuances ou signaler des oublis plutôt qu’opposer une franche contestation à des analyses que je partage pour l’essentiel.

Le plan d’exposition « tire un fil qui part de la naissance d’une ambition culturelle forte ds la deuxième moitié des années 1970, traverse la redéfinition de la culture par l’anthropologie, remémore le combat contre l’impérialisme culturel américain, fait resurgir les politiques du « droit à la différence » à gauche et les propositions de réforme de la nationalité à droite, se penche sur le bicentenaire de la révolution française et s’achève avec la notion d’exception culturelle forgée lors des négociations du GATT en 1993 » (p.14). C’est dire que le livre ne se cantonne pas à la politique culturelle entendue comme l’ensemble des doctrines et dispositifs mis en œuvre par les pouvoirs publics pour promouvoir les arts et leur partage, mais envisage plutôt les « politiques de la culture », c’est-à-dire la manière dont la culture au sens large (esthétique mais aussi anthropologique) s’inscrit au cœur des projets de conquête et d’exercice du pouvoir politique et forme le soubassement d’un « récit national ».

On peut, de ce point de vue, le rapprocher d’un autre livre récent, de Jeremy Ahearne, Government through Culture and the Contemporary French Right (Palgrave/McMillan 2014) ; mais là où Ahearne étudiait cinq thèmes (la question religieuse, l’éducation, la télévision, l’histoire et l’identité nationale, la place de la culture française dans le monde) constituant à eux tous une politique culturelle « implicite » durant les années Chirac et Sarkozy, Martigny se concentre sur la question de l’identité nationale, qui forme le prisme à travers lequel il relit toute l’histoire de la période précédente.

Avec une thèse initiale très forte : ce sont les socialistes – et non la tradition nationaliste conservatrice ou réactionnaire – qui, les premiers, dans les années 1970, ont fait de l’identité nationale un thème politique majeur. Et établi, dès ce moment, un lien très étroit entre la culture et celle-ci. Contre une droite accusée de livrer le pays à la culture de masse américaine, la gauche socialiste entonne le refrain de l’anti-impérialisme culturel qu’elle emprunte au Parti communiste au prix d’inflexions majeures. En particulier l’abandon du primat d’une culture d’excellence qu’il s’agirait de démocratiser, pour lui préférer une culture au pluriel (la référence à Michel de Certeau n’est pas fortuite), diversifiée, reposant sur des communautés de vie – régionales, mais pas seulement. Ce que promeuvent, au moins dans l’ordre du discours, les premiers gouvernements de François Mitterrand, et singulièrement Jack Lang, le plus engagé des ministres sur ce terrain, c’est le « droit à la différence », la valorisation des cultures minoritaires, l’éloge du métissage et de l’interculturel ; rejoignant les conclusions d’une autre thèse, celle d’Angéline Escafré-Dublet (partiellement publiée en 2014 sous le titre Culture et immigration aux Presses universitaires de Rennes), Vincent Martigny voit dans ces années 1980 « la première et unique tentative dans l’histoire contemporaine d’imposer en France une forme de multiculturalisme d’État » (p. 180), qui marche du même pas que la diversification des formes et pratiques culturelles reconnues comme « légitimes » par les pouvoirs publics.

Mais alors que cette diversification s’est poursuivie par la suite – même si elle s’est trouvée contestée par ceux qui, aujourd’hui encore, dénoncent le « tout-culturel » et l’insupportable « confusion des valeurs » – le storytelling différentialiste (pluralisme ethno-culturel, ouverture aux cultures étrangères, valorisation des particularités) a rapidement cédé la place à un discours beaucoup plus intégrateur voire assimilationniste sous le signe d’un néo-républicanisme de combat. Le multiculturalisme, devenu synonyme de communautarisme, a été à peu près unanimement rejeté au profit d’une vision redevenue très homogène de la culture nationale.

Les facteurs explicatifs sont multiples et bien analysés par Vincent Martigny : une mondialisation (et une européanisation) perçue comme menaçante, la constitution de l’immigration en problème politique et sa culturalisation (là où l’on évoquait l’immigration en termes économiques et sociaux dans les années 1970, on l’évoque en termes culturels à partir de la décennie suivante), les clivages au sein de la gauche sur ces sujets, la contre-offensive idéologique de la droite qui trouve là le moyen de sortir du piège tendu par les socialistes exploitant le succès de leur politique culturelle dans l’opinion…

Martigny montre bien la manière dont se construit un consensus entre droite et gauche au fil des années 1980 et 1990, un nouveau récit national autour de la légitimité de l’intervention de l’Etat dans le champ culturel (victoire de la gauche) mais aussi d’une définition ethno-centrée, identitaire, de la culture (victoire de la droite). Et l’on aboutit à ce paradoxe que la nation qui s’est faite la championne de l’exception puis de la diversité culturelles au niveau international est aussi l’une de celles qui se montrent les plus frileuses quant à cette même diversité au niveau intérieur.

Ce processus est saisi à travers l’analyse tant du champ politique (discours, rapports, politiques publiques) que du champ intellectuel (articles et ouvrages), et l’on ne peut que saluer l’impressionnante maîtrise de la bibliographie et des sources documentaires dont fait preuve l’auteur. Certes, le parti pris méthodologique de privilégier le discours du pouvoir, d’  « analyser la production du récit national par le haut » (p. 20) introduit nécessairement un biais dans la vision globale, comme le souci – louable – de bien marquer ce qui différencie une époque ou une politique d’une autre, un auteur ou un camp idéologique d’un autre conduit parfois Vincent Martigny à durcir un peu les oppositions. Par exemple, il n’y a pas eu à mon sens de remplacement – comme il l’écrit page 32 – d’une politique dite de démocratisation par une autre dite de développement culturel au cours des années 1970 mais plutôt une addition, une sédimentation de politiques entre lesquelles les responsables du moment opèrent des déplacements d’accent qui peuvent se révéler plus discursifs que réellement opérationnels (on pourrait en dire autant du « tout culturel » des années 1980, dont le discours masque le maintien des grandes orientations de la période précédente).

Plus fondamentalement peut-être (mais là c’est l’historien des relations culturelles internationales qui exige beaucoup d’un livre par ailleurs déjà très riche), des comparaisons dans le temps et l’espace auraient pu constituer d’utiles contrepoints : dans le temps en remontant jusqu’à la monarchie de Juillet voire à la Révolution française (mais cela aurait supposé de reconnaître que l’on peut faire une histoire longue du récit national par la culture sans postuler une quelconque continuité) ; dans l’espace en montrant combien le discours sur l’identité culturelle est partagé au niveau européen et même mondial, en particulier dans ces années 1970 où se multiplient les conférences internationales sur le sujet. Ces quelques remarques serviront, on l’espère, aux développements futurs que Vincent Martigny ne manquera pas d’apporter à ce premier opus si prometteur.

Il se trouve par ailleurs que je participais tout récemment au colloque organisé par la Fondation Jean-Jaurès sur le thème « Socialisme et Culture ».

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Je n’ai malheureusement pu assister qu’à la matinée du vendredi 27 mais c’était déjà fort intéressant, notamment sur la comparaison internationale avec les expériences de la social-démocratie allemande et du socialisme italien au début du XXe siècle. Marion Fontaine, qui menait les débats de main de maître…sse, a proposé une très bonne synthèse des débats. Vous pouvez aussi retrouver la tribune qu’elle a publiée dans Libération le 24 janvier dernier « La Culture, avenir du socialisme » d’où il ressort que, dans le cas du Parti socialiste, cet avenir se conjugue plutôt au passé…

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Ces débats m’ont d’ailleurs donné envie de me pencher sur ce que proposent les divers candidats à l’élection présidentielle en matière de culture. Dans un prochain billet, et puisque cette idée provient du colloque Socialisme et Culture, j’examinerai les propositions de Benoit Hamon et du Parti socialiste. Pour ce qui est de la droite « républicaine », j’attendrai un peu de voir qui, de Fillon, de Juppé ou de quelque autre malheureux tiré du chapeau, défendra ses couleurs quelque peu passées au grand lavage du linge sale de la famille Fillon …

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LM.

Premiers textes pour le cours Regards sur la culture au XXe siècle

Bonjour,

je poste ici les deux premiers textes que nous étudierons dans le cadre du cours M7M202 « Regards sur la culture au XXe siècle » : la Tragédie de la culture de Georg Simmel et le Malaise dans la culture de Sigmund Freud.

Deux textes qui ne sont évidemment pas sans rapports, écrits par deux intellectuels juifs de langue allemande du début du XXe siècle et qui s’efforcent de comprendre les mutations de la civilisation européenne de cette époque.

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J’aurai l’occasion de compléter ce post par la suite.

Bonne lecture!

LM

Première séance du séminaire Culture / Communication jeudi 12 janvier

Bonjour à tous,

et de nouveau, tous mes voeux pour une grande et belle année 2017.

Elle commence sur les chapeaux de roue, côté universitaire, avec le lancement du séminaire « Culture et  Communication : une histoire politique et culturelle » jeudi prochain, 12 janvier, à l’université de Paris III.

La communication, les médias – en particulier audiovisuels – les industries du son et de l’image font-ils partie, de plein droit, de la culture, entendue comme l’ensemble des formes d’expression et de représentations d’une société ? Ou en sont-ils la part maudite, le jumeau disgracieux, le double dangereux, voué au loisir, au divertissement, à l’abrutissement ou à l’aliénation des « masses », une forme dévaluée de culture, une sous-culture, une non-culture ? Cette interrogation travaille les esprits depuis au moins un siècle – davantage si l’on remplace « médias » par « presse » – tout particulièrement en France, et demeure la toile de fond de nombre de débats actuels. Le séminaire de recherche vise à en explorer certains aspects, sans prétendre les embrasser tous.

Il s’agira de comprendre, dans un premier temps, comment et pourquoi le domaine de la communication, tenu en longue méfiance par les milieux culturels, a fini par devenir un domaine central de l’action du ministère de la culture. Le séminaire s’intéressera à l’histoire des relations politiques, administratives, institutionnelles entre deux champs présentés d’abord comme séparés voire opposés qui se sont progressivement rapprochés au point parfois de paraître se confondre, en particulier autour de ce que l’on a appelé, à partir des années 1970, les « industries culturelles » – pluralisation d’un terme conçu au départ au singulier pour dénoncer l’appariement monstrueux de deux réalités qui devaient demeurer distinctes.

Six séances, à raison d’une séance par mois de janvier à juin, permettront d’examiner l’histoire de ce rapprochement et de cet accouplement que d’aucuns persistent à considérer comme étant contre nature : l’histoire des rapports entre Culture et Communication, de la Libération au milieu des années 1970 (12 janvier) ; l’élaboration d’une socio-économie des industries culturelles, des années 1960 aux années 1990 (2 février) ; la radio, du monopole d’Etat à la libéralisation des ondes (16 mars) ; l’histoire institutionnelle du milieu des années 1970 aux années 1990 (jeudi 6 avril) ; le paysage audiovisuel français dans les années 1980-1990 : lois, instances de régulation et cahiers des charges (11 mai) ; d’autres modèles nationaux, une perspective comparatiste des rapports entre Culture et Communication (6 juin), autant de thèmes qui seront traités à la fois par des spécialistes, souvent universitaires, de la question et par un ou des acteurs de cette histoire du temps proche qui viendront témoigner de leur expérience.

Ce projet de recherche, lancé par le Comité d’histoire du ministère de la Culture et soutenu par l’Institut national de l’audiovisuel et l’université de Paris III Sorbonne-Nouvelle, a vocation à rassembler un public double : celui, spécialisé, des chercheurs en sciences de l’information et communication, ou en histoire et sociologie de la culture ; celui, plus large, des professionnels intervenant dans le domaine des médias, des politiques et de la médiation culturelles. Il a pour but de mieux comprendre et faire comprendre le rôle croissant joué par les questions de communication au sens large dans la définition d’une politique culturelle qui englobe des phénomènes liés à la culture de masse et aux cultures populaires, aux industries culturelles et créatives, aux médias audiovisuels et numériques.

Les lieux des réunions changeront selon les séances. La première est programmée à l’université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, 13 rue de Santeuil dans le 5e arrondissement de Paris, bâtiment D, amphi D 02, jeudi 12 janvier, de 16h à 19h. Y participeront, outre votre serviteur : Jean-Noël Jeanneney (historien, professeur émérite, ancien secrétaire d’Etat à la Communication) , Rémi Tomaszewski (inspecteur général des Affaires culturelles, ancien directeur général de l’AFP), Claire Blandin (professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris 13) et Jamil Dakhlia (professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris 3).

L’entrée est libre dans la limite des places disponibles mais vous devez vous inscrire à cette adresse : comitehistoire@culture.gouv.fr

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Venez nombreux!

LM

Bonne année 2017!

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(conception graphique : Audrey Collomb)

Bonjour!

J’espère que vous avez passé de bonnes fêtes de Noël et que vous vous préparez à en passer d’aussi bonnes de fin / nouvelle année.

Cet entre-fêtes qu’est la dernière semaine de décembre est généralement l’heure des bilans, avant celle des bonnes résolutions. Je ne sais si c’est affaire de tempérament, mais 2016 ne me semble pas devoir rester dans les annales comme une année particulièrement réussie. Les attentats au camion-bélier à Nice et à Berlin, les habitants d’Alep écrasés par les bombes ou le choeur de l’armée rouge disparu en mer Noire, choisissez votre drame, il y en a eu pour tout le monde. Séjour new-yorkais oblige, l’élection de Donald Trump en novembre, confirmée par les grands électeurs en décembre, m’a particulièrement marqué, comme des millions de gens de par le monde. Une élection lourde de menaces pour l’équilibre du monde, les droits de l’homme, l’environnement. Ce climato-sceptique non repenti a certainement une explication rationnelle à la fonte des glaces et aux températures records enregistrées cette année en Arctique.

La mort toute récente du pas-si-vieux George Michael, l’une des idoles de ma jeunesse (ma fille n’en revient pas que j’aie pu être un jour aussi jeune qu’elle), celles de Leonard Cohen et de David Bowie, un peu plus tôt, ont aussi endeuillé cette année. Qu’est-ce que j’ai pu écouter (et chanter, oui, j’avoue tout!) « Freedom », du premier!!

« All we have to do now
Is take these lies and make them true somehow
All we have to see
Is that I don’t belong to you
And you don’t belong to me »…

Yeah yeah!

Pour les plus jeunes qui ne la connaîtraient pas, ou les plus vieux, qui l’auraient oubliée :

 

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Côté tristesse perso, j’ajouterai la mort, au début de ce mois, de Marcel Gotlib, l’immense dessinateur et scénariste des Dingodossiers et de la RAB, le fondateur de Fluide Glacial et de L’Echo des savanes, le père de Superdupont et de Gai-Luron, entre autres personnages impérissables de l’histoire de la bande dessinée. L’élève Chaprot est orphelin, à c’t’heure, et Newton ne tourne plus rond…

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Gotlib était le champion toutes catégories de la parodie, comme le rappellent ces quelques vignettes :

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On se sent déjà mieux, non? C’est le super-pouvoir des musiciens, des poètes et des humoristes : nous faire danser ou rêver ou rire longtemps (ou pas) après qu’ils ont disparu…

Je place ici un petit texte que j’avais commis pour le catalogue Gotlib co-édité par Dargaud et le Musée d’art et d’histoire du judaïsme à l’occasion de l’expo qui avait été consacrée au Maître voici deux ans.

Le voici, en édition collector, avec les dernières corrections visibles :

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Gotlib qui se défendait d’avoir jamais été visionnaire – « d’ailleurs, je suis myope », disait-il – comment aurait-il vu 2017? En noir, en rose? Un peu des deux, rose sale, noir rosé? En tout cas, il va nous manquer, le Marcel, c’est certain. On lui souhaite une bonne éternité.

Et à vous tous, une meilleure année 2017 que ne le fut 2016. Ce sera pas trop difficile, allez…

Aujourd’hui, c’est fête : je claque la bise aux dames, je serre la main aux messieurs!

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Ah oui, j’oubliais : les bonnes résolutions. Mince… Ah… Qu’est-ce que j’ai dit là, moi… Mieux fait de me taire… Flûte de Zut…

Bon, ben je promets d’être plus régulier dans la tenue du blog. Elle tiendra bien une semaine, ma bonne résolution!

LM

Le Canard enchaîné, la presse satirique et la censure…

Bonjour,

heureux de retrouver ce blog et ses lecteurs innombrables, honteusement délaissés la semaine dernière (c’est dur de tenir un rythme hebdomadaire!). J’entame déjà ma dernière semaine à New York, le temps a filé comme une flèche (vers quel but? Hélas, on ne le sait que trop…).

Cette semaine, je ne vais pas vous parler de Trump – ça va nous reposer – ni même de New-York ou des Etats-Unis. Je vais vous parler d’une réalité bien française : Le Canard enchaîné. Je donnais en effet mercredi dernier une conférence sur l’histoire du journal à la Maison française de l’université de New York.

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Le Canard avait été le sujet (ou l’objet, on ne sait jamais comment dire) de ma thèse, publiée d’abord chez Flammarion en 2001 avant de l’être, sous une forme un peu différente, chez Nouveau Monde éditions, en 2005. Autant dire que c’est de l’histoire assez ancienne pour moi… Mais dans laquelle je me suis replongé cette année, à l’occasion du travail auquel j’ai collaboré pour la publication d’une anthologie couvrant l’histoire du journal depuis sa naissance jusqu’à nos jours.

Le Canard fête en effet son centenaire cette année. Il aurait pu le fêter déjà l’année dernière puisqu’il a été fondé le 10 septembre 1915 par Maurice Maréchal et Henri-Paul Deyvaux-Gassier (dit « Gassier », plus simple en effet). Mais après une première tentative qui dure quelques numéros, le journal s’arrête. Il redémarre en juillet 1916, pour ne plus s’arrêter jusqu’à nos jours, sauf pendant les quatre années de l’Occupation.

Le titre est choisi par dérision envers la presse dite « sérieuse » et en référence à la censure qui sévissait alors. Le rédacteur Maréchal et le dessinateur Gassier entendent lutter contre la propagande belliciste (ce qu’on appelait alors le « bourrage de crânes ») et rompre avec les pratiques qui déshonorent la presse française. Très vite, le journal se signale par son ton ironique et mordant, l’abondance de ses dessins, l’absence de publicité. Dans l’entre-deux-guerres, Le Canard est pacifiste, anticlérical, antiploutocrate et flirte avec l’antiparlementarisme. Son pacifisme intégral le paralyse devant la guerre d’Espagne ou la montée du nazisme, quoique regardant avec sympathie du côté du parti communiste. En juin 1940, après l’invasion de la France par les troupes allemandes, Maurice Maréchal saborde son journal (le dernier numéro est daté du 6 juin) et quitte Paris pour le sud de la France. Il meurt en 1942. L’équipe s’est dispersée, le journal ne reparaîtra pas de toute la guerre malgré les pressions allemandes sur Jeanne Maréchal, la veuve du fondateur du journal.

Le premier numéro de l’après-guerre paraît le 6 septembre 1944. Il est composé par les anciens du journal, auxquels viendront s’adjoindre quelques nouveaux. Pierre Bénard puis Ernest Raynaud (dit Tréno) assument la rédaction en chef sous la direction de Jeanne Maréchal. Le redémarrage du journal est un franc succès puis la tendance s’inverse. L’anticonformisme du journal ne passe pas à l’époque de la guerre froide, moment de bipolarisation extrême de la vie politique française. Le Canard enchaîné est alors en grand danger de disparaître et des propositions de rachat sont faites que Jeanne Maréchal repousse.

Les lecteurs reviennent du fait des guerres de décolonisation qui poussent vers l’hebdomadaire satirique un public avide d’informations et de commentaires anticonformistes. Sous l’impulsion d’une nouvelle génération de journalistes, le journal prend le tournant de l’information exclusive, confidentielle, en provenance de milieux qui lui étaient jusque-là fermés (armée, partis politiques de droite). Le journal adopte une position d’opposant résolu à la politique menée par les dirigeants de la Ve République, en particulier le général de Gaulle, et “ sort ” un grand nombre d’enquêtes retentissantes dans les années 1960 et 1970.

Après la mort de Jeanne Maréchal, en 1967, suivie de celle de Tréno deux ans plus tard, c’est Roger Fressoz qui prend la direction du journal. Le capital a été redistribué de manière à rendre les collaborateurs du Canard propriétaires de leur journal. Les lecteurs suivent, en masse, cette évolution. Le tirage atteint un pic historique en 1981 avec 730 000 exemplaires tirés en moyenne hebdomadaire. Les années qui suivent sont moins brillantes. Le journal perd au début des années 1980 un grand nombre de lecteurs, certains l’accusant de complaisance avec le pouvoir socialiste, d’autres d’une excessive sévérité.

En dépit des critiques et de quelques procès (le plus souvent gagnés), Le Canard enchaîné poursuit son chemin, sous la conduite de son nouveau directeur (depuis 1992), Michel Gaillard. “ Garde-fou de la République ”, comme le désignait son défunt directeur Roger Fressoz, le Canard, journal unique au monde, continue d’exercer en France, à sa manière souriante et parfois grinçante, un véritable magistère moral.

Ce texte est, à peu de choses près, celui que j’avais donné pour le volume 2015 des Commémorations nationales (oui, le Canard est une institution nationale et je dirais même un « lieu de mémoire » que Pierre Nora aurait pu inclure dans le premier tome de sa fameuse trilogie, celui sur la République).  J’ajoute la présentation powerpoint de ma conférence, sans texte mais avec des photographies et des dessins :

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J’y présente notamment l’anthologie qui vient de paraître aux éditions du Seuil et à laquelle j’ai contribué par la sélection des documents et leur présentation historique. Douze mois d’efforts pour cent ans d’articles et de dessins du Canard, l’année fut rude mais passionnante. Merci et bravo à l’équipe du Canard et à celle du Seuil (en particulier Bernard Comment et Claire Le Cam).

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La conférence est passée… mais d’autres événements autour du Canard se préparent. En particulier, une journée d’étude à la Bibliothèque nationale de France, le 14 décembre prochain, sur l’hebdomadaire satirique et, plus largement, sur la presse satirique. En voici le programme, que vous pouvez retrouver sur le site de la BNF :

http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/auditoriums/f.100ans_canard_enchaine.html?seance=1223925354494

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Il y sera question du Canard, bien sûr, mais aussi de Charlie-Hebdo, de la presse satirique et du dessin de presse, des rapports entre presse et pouvoirs, de la censure…

A propos de censure, je m’avise que je n’avais pas encore présenté un autre livre, également paru cette année, qui traite de cette question. Voici deux ans, j’avais pris l’initiative de réunir plusieurs dizaines de spécialistes français et étrangers à Paris pour un colloque sur l’histoire et la censure dans le monde du XIXe siècle à nos jours. Les actes en sont parus aux Presses universitaires de Rennes au début de cette année.

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Voici le texte de présentation de ce volume :

Pour qui s’intéresse aux rapports entre culture et politique dans l’histoire comme au présent, la censure est un objet de choix. En nul autre lieu de la vie en société l’antagonisme n’est plus frontal entre le vouloir dire et le pouvoir d’interdire. La censure est l’une des manifestations par excellence de l’exercice du Pouvoir, une de ses dimensions constitutives.

Cet ouvrage, fruit d’un colloque international organisé à Paris en 2014, adopte une vision très large des phénomènes censoriaux tout en s’interrogeant sur les distinctions nécessaires qu’il convient d’opérer entre eux. Il tâche de répondre à des questions simples en apparence mais en réalité redoutables. Pourquoi censure-t-on ? (étude des discours de justification de la censure, des motifs de censurer, politiques, religieux, moraux, etc.) ; qui censure et comment ? (étude des pratiques, des dispositifs de la censure, de ses acteurs et appareils, en somme du fonctionnement concret de la machine censoriale) ; enfin, que fait la censure, mais aussi que fait-on avec et contre la censure ? (étude des effets et des réactions individuelles et collectives que suscite la censure, conduites et tactiques d’évitement, de contournement, d’affrontement, les ruses et la provocation, sans oublier l’autocensure…).

Cet ouvrage se caractérise par la volonté d’offrir des synthèses sur la censure dans d’autres pays que la France (tous les continents ou presque sont représentés), sur d’autres siècles que le vingtième (les sujets traités s’échelonnent du XIXe siècle à nos jours), une ouverture géographique et chronologique mais aussi disciplinaire, avec des contributions d’historiens, de juristes, de civilisationnistes, de politistes, d’anthropologues, de spécialistes venus des études de journalisme et d’information-communication, ainsi que des études littéraires, théâtrales et cinématographiques. Au total, une somme inégalée et qui fera date.

Certains penseront peut-être : que d’auto-promotion! Entre la conférence, l’anthologie et maintenant le livre sur la censure…  Mais ce blog a aussi cette fonction de communication autour de mon travail. Personne n’est obligé d’acheter et j’ai la faiblesse de penser que ce que je fais peut intéresser d’autres que moi. Merci de ne pas m’ôter mes dernières illusions…

Je vous souhaite une excellente semaine.

LM

Multiculturalisme et diversité culturelle (suite)

Bonjour,

il m’a bien fallu une semaine pour digérer l’incroyable (et mauvaise) nouvelle de l’élection de Donald Trump à la présidence de la république américaine. Believe or not, that guy will be the 45th president of the United States! Pour beaucoup d’Américains, il  faudra bien plus d’une semaine pour se faire à cette idée révoltante pour l’esprit, il n’est même pas sûr que quatre années y suffisent. Les manifestations qui ont lieu dans toutes les grandes villes du pays le prouvent, avec tous ces gens qui crient « L’amour écrase la haine » (to trump : surpasser, battre, prendre le dessus sur) ou « Pas mon président »! C’est particulièrement le cas à New York, qui a voté Hillary Clinton à une large majorité et où des manifestations ont lieu quotidiennement devant la Trump Tower, sur la 5e Avenue, le QG du président-élu (qui n’entrera en fonction qu’en janvier prochain), lequel reçoit sans désemparer des personnalités qui pourraient composer sa prochaine administration.

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L’un des postes les plus en vue, celui de conseiller principal auprès du président (chief strategist) a déjà été attribué à une personnalité très controversée, Steve Bannon, ex-dirigeant du groupe médiatique Breitbart, un proche de Donald Trump. Bannon se compare volontiers à Dick Cheney. Ou à Darth Vader. Ou encore à… Satan, ce qui est assez curieux pour un homme par ailleurs proche des milieux fondamentalistes chrétiens. Mais on voit l’idée : l’homme s’imagine en conseiller de l’ombre, éminence grise tirant les ficelles dans les coulisses. « L’obscurité est bonne », le vrai pouvoir réside dans l’obscurité, a-t-t-il récemment déclaré lors d’une interview sur CNN, quand vos adversaires sont dans l’ignorance de ce que vous projetez de faire.  On a quand même une petite idée de ce que Darth Bannon mijote dans sa cuisine obscure en relevant ses déclarations depuis des années, entre théories conspirationnistes, sexisme, racisme, antisémitisme. Mais bien sûr, tout ça, c’est du passé. Bannon défend aujourd’hui un programme de grands travaux qui pourraient relancer l’économie et donner des emplois aux cols bleus qui se sont détournés des démocrates pour voter Trump. Il théorise – vaguement – un « nationalisme économique » qui est en ce moment fort à la mode sur les deux rives de l’Atlantique (et du Pacifique). Si cela réussit, a-t-il encore déclaré, si l’alliance entre les populistes et les conservateurs perdure, les Républicains sont au pouvoir aux Etats-Unis pour les cinquante prochaines années. Ce n’est pas encore le Reich de mille ans mais c’est un début.

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Ce que ce genre de déclaration oublie (et voudrait faire oublier), c’est qu’une majorité d’Américains ont voté en faveur d’Hillary Clinton. La candidate démocratie a eu le plus de suffrages populaires, 1,7 million de plus que son rival républicain, dix fois plus que ce que j’annonçais dans un précédent post, quand le comptage définitif n’était pas encore disponible. C’est aussi cela que crient les manifestants dans les rues de plusieurs villes américaines depuis dix jours : leur rage de s’être fait volé l’élection, le sentiment que leur vote n’a pas été pris en compte. Contrairement aux inquiétudes pré-électorales selon lesquelles certains partisans de Trump n’accepteraient pas la victoire de Clinton, ce sont ici les partisans de Clinton qui s’estiment victimes d’un déni de démocratie. Mais si des heurts parfois violents ont eu lieu avec les forces anti-émeutes, cela ne s’est pour l’instant traduit par aucune violence de masse. A New York comme dans la plupart des villes (où se concentrent les supporters du camp démocrate, comme on le voit sur les cartes ci-dessus, publiées par le New York Times, qui montrent une Amérique géographiquement autant que socialement et « racialement » divisée), les gens défilent pacifiquement en faisant entendre des slogans hostiles à Trump et en réaffirmant leur solidarité envers tous les groupes sociaux que Trump a stigmatisés durant sa campagne : femmes, noirs, latinos, juifs, handicapés, gays, lesbiennes, transgenres, etc. Autant de minorités et communautés déjà discriminées et dont la vie risque d’être demain encore plus compliquée sous l’administration Trump.

Cela me ramène quelques semaines en arrière, à une soirée proposée dans le cadre du festival monté par les services culturels de l’Ambassade de France et la librairie française Albertine (clin d’oeil à Proust dont les oeuvres complètes garnissent les étagères de ce bel endroit).  « When will France have its Barack Obama? » a-t-on demandé à plusieurs intellectuels, français et américains, parmi lesquels Pap N’Diaye et Benjamin Stora. Le débat avait lieu le 2 novembre, quelques jours avant l’élection, et bien peu alors auraient parié sur une victoire de Trump. Au contraire, après l’arrivée d’un noir à la présidence, l’Amérique semblait mûre pour y envoyer une femme, certes blanches, certes riche, mais une femme. Des débats, il ressortait que la France avait du chemin à faire pour élire un jour à la tête de l’Etat un représentant des « minorités visibles » (ou une femme). Ce qui était déjà un progrès, estimait cependant Pap N’Diaye, c’est qu’une prise de conscience du problème se faisait jour, que l’élection d’un homme blanc comme président commençait à ne plus faire figure d’évidence indiscutée. Vous pouvez retrouver l’intégralité de ce débat à cette adresse :

https://livestream.com/frenchembassy/France-Obama

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J’ajoute ma contribution au débat en postant ici le petit texte que je viens d’écrire, sur un thème connexe, pour la revue du Centre Beaubourg, à paraître dans une prochaine livraison.

Le voici dans son intégralité :

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Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Mais, comme la fois précédente, je vous engage à rire plutôt que de pleurer de la situation présente. Je sais que c’est dur mais, pour y parvenir, vous pouvez toujours regarder le Daily Show, sur Comedy Central, animé par le talentueux Trevor Noah, lequel y a succédé au non moins talentueux Jon Stewart. Tapez ces noms sur votre navigateur préféré et préparez-vous à rire de bon coeur et à réfléchir, les deux n’étant pas incompatibles. Voilà au moins une promesse que l’arrivée de Trump à la Maison blanche ne décevra sans doute pas : celle de donner aux satiristes comme à ceux qui les regardent quatre ans de franche rigolade.

LM