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La culture au programme

Bonjour,

qui dira que je ne tiens pas mes promesses? Certainement pas mes lecteurs, qui attendaient, certes avec une impatience croissante, que je donne enfin mon sentiment sur le programme culturel de François Fillon. Eh bien, non seulement je vais le donner aujourd’hui, mais j’y ajoute une présentation des programmes des autres candidats « majeurs » à la présidentielle, ainsi qu’un bilan des années Hollande! Et après ça, on se plaindra que ce blog n’est pas régulièrement tenu à jour…

Qu’il paraît loin, le temps où l’on débattait de la culture et des politiques qui la concernent durant une campagne présidentielle ! Et plus loin encore, le temps où la culture figurait au cœur du projet politique d’un candidat à la présidentielle ! Assez largement absente des campagnes de 2002 à 2012, la culture l’est tout fait de la campagne 2017, polluée par les affaires, hantée par un spectre bleu marine, passionnante et futile comme une série policière à rebondissements… Pourtant, des propositions existent, des programmes parlent de culture, et peut-être l’enjeu pour la Cité n’a-t-il jamais été aussi élevé. Avant d’examiner ces projets, il importe d’abord de faire le bilan de ce qui accompli – ou pas – sous la présidence de François Hollande.

Un bilan…

Les analystes sont généralement sévères quant au bilan de la présidence Hollande en matière culturelle : trahison, reniement, indifférence, incompétence…, les mots sont forts[1]. Peut-être excessifs. Car enfin, des promesses tenues il y en a eu, et non des moindres, avant même la loi fourre-tout du 7 juillet 2016 relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine : la nomination des patrons de l’audiovisuel public par le CSA (engagement n°51 de la campagne de 2012, mis en œuvre par une loi en 2013), le renforcement des moyens de l’éducation artistique à l’école (engagement n°44, concrétisé par le doublement du budget en la matière et l’objectif atteint de 50% des élèves bénéficiant d’une pratique artistique et culturelle en 2017, contre 20% en 2012 selon les chiffres du ministère), ou encore le retour à un taux de TVA à 5,5% pour le livre et la billetterie, des mesures pour aider les librairies indépendantes ou soutenir le développement des nouvelles technologies et de l’économie numérique. Mais, à côté de ces promesses tenues ou en cours de réalisation, combien d’autres oubliées en route ! La rémunération des auteurs en fonction de l’accès à leurs œuvres (le fameux « acte II de l’exception culturelle » qui n’a jamais vu le jour), le remplacement ou la suppression de HADOPI, la ratification par la France de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, le rétablissement de la redevance dans les résidences secondaires, l’annulation de la fusion entre RFI et France 24, la remise à plat des aides à la presse, un statut juridique et une meilleure représentation des rédactions au sein des conseils d’administration des entreprises de presse, la lutte contre l’emprise des groupes industriels sur l’audiovisuel… Non que tous ces engagements non tenus aient été de mêmes portée, intérêt ou faisabilité, mais leur accumulation laisse un désagréable sentiment de négligence.

Ce qu’a semblé confirmer la personnalité des trois ministres qui se sont succédé rue de Valois, dont aucune – il s’agit de trois femmes, qu’on aurait rêvé plus puissantes – n’a vraiment marqué la fonction de son empreinte. Manque de temps, sans doute, manque de soutien et d’intérêt du Président de la République et des Premiers ministres, indéniablement – on est loin, décidément, des Mitterrand, Pompidou, et même Giscard ! Mais aussi, insuffisante maîtrise des dossiers, que des médias et des commentateurs ont caricaturée à plaisir, parfois avec d’évidents relents sexistes, mais qui n’en reste pas moins fâcheuse quand on est à la barre d’une embarcation aussi difficile à piloter que ce ministère des créateurs mais aussi des publics, des institutions parisiennes mais aussi des structures de province, de la culture mais aussi de la communication. La manne financière qui est arrivée à la fin du quinquennat aurait pu faire passer tout cela mais elle est apparue comme un rattrapage maladroit et électoraliste après deux années (2013 et 2014) de recul, une première sous un gouvernement de gauche. Au total, malgré quelques réussites, on ne peut ne conclure que le rendez-vous entre la présidence Hollande et la culture a été en grande partie manqué.

… et des projets

Le ou la prochain-e président-e de la République sera-t-il ou elle au rendez-vous de la culture ? Rien n’est moins sûr. Il est assez frappant (et inquiétant) de constater que les deux candidats qui font actuellement la course en tête dans les sondages, à savoir Marine Le Pen et Emmanuel Macron, sont ceux qui sont les moins diserts sur les questions culturelles ; à l’inverse, François Fillon, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélanchon, les trois autres candidats qui dépassent actuellement la barre des 10% d’intentions de vote, ont présenté chacun un programme dense et cohérent sinon toujours convaincant en la matière. Il est évidemment impossible de présenter et d’analyser en détail tous ces programmes dans ce court article, je me concentrerai donc sur les points saillants pour souligner convergences et divergences.

Les principaux candidats s’accordent pour affirmer la place éminente de la culture dans tout projet politique – affirmation rituelle et rhétorique mais qui rappelle que l’engagement de l’État dans le domaine culturel, l’existence d’une politique culturelle publique et nationale font partie, depuis plusieurs décennies maintenant, des acquis de la vie politique française. Cela ne préjuge en rien de la ou des structure(s) administrative(s) en charge de cette politique et l’on peut d’emblée remarquer qu’aucun des candidats ne se prononce sur la pérennité d’un ministère de la Culture et de la Communication, soit que cette pérennité soit une évidence implicite, soit qu’on se réserve la possibilité de la remettre en cause en cas de victoire. Si la culture est unanimement (et peut-être hypocritement) célébrée, il apparaît cependant assez vite que ce n’est pas tout à fait la même selon les candidats, et que la politique qui la concerne a des objectifs différents : défendre une identité supposément menacée, du côté de Marine Le Pen et, en sous-texte, de François Fillon ; ou réduire les inégalités devant la culture, du côté de Jean-Luc Mélanchon et de Benoit Hamon. On retrouve, sans surprise excessive, le clivage gauche / droite, Emmanuel Macron se trouvant, sur ces thèmes, plus proche des seconds que des premiers. De la même façon, et ce n’est pas tout à fait un hasard, les deux candidats de droite mettent l’accent sur le patrimoine et l’histoire de France (de façon beaucoup plus précise et chiffrée par François Fillon, qui propose un plan « Patrimoine pour tous » de deux milliards d’euros sur cinq ans), quand les autres mettent davantage en avant la création vivante. Le point commun à tous les candidats : aucun grand établissement, aucun « chantier présidentiel » en vue – l’époque en est passée – mais, à la place, le soutien à des structures de création décentralisées et mutualisées, « fabriques de la culture » selon Benoît Hamon, « maisons des artistes » selon Jean-Luc Mélanchon, « pépinières d’artistes » chez Marine Le Pen comme chez François Fillon. Lieux de la création vivante, structures de production et de diffusion, ils auront aussi pour mission de combattre les « déserts culturels », expression que l’on retrouve dans plusieurs programmes.

Autre proposition courante : élargir les horaires d’ouverture des établissements culturels, en particulier des bibliothèques et médiathèques, même si les moyens d’y parvenir diffèrent. C’est, avec une collaboration plus étroite entre les établissements culturels et le milieu scolaire, la principale mesure de démocratisation culturelle que l’on retrouve à gauche comme à droite. Propositions plus originales : un « pass culturel » (version Macron) ou un « passeport culturel » (version Hamon) : chez le candidat d’En Marche, un chèque (de 500 euros) qui serait donné à tout jeune de 18 ans pour qu’il effectue des « dépenses culturelles », chez celui du Parti socialiste une sorte de carte d’accès délivrée à tout jeune entre 12 et 18 ans afin qu’il puisse fréquenter des lieux culturels, du théâtre au concert, du musée à l’opéra. Ce n’est pas tout à fait la même chose mais l’idée est bien de donner au jeune lui-même la possibilité de choisir ses consommations culturelles plutôt que de soutenir une offre indifférenciée. Tout cela à coût constant pour Emmanuel Macron (« pas un euro de moins pour la culture », promet-il, mais pas un euro de plus) ou au prix d’une forte augmentation des moyens dégagés pour la culture : Benoît Hamon, comme Jean-Luc Mélanchon, proposent de consacrer 1% du PIB à la culture, soit quelque chose comme 20 milliards d’euros, un nouveau doublement du budget, comme entre 1981 et 1982, là où François Fillon et Marine Le Pen parlent plutôt de faire davantage appel aux ressources du privé. D’autres différences pourraient être pointées sur la question des intermittents, de HADOPI, de la concentration des médias… Dans le domaine culturel au moins, le clivage gauche / droite a encore de beaux jours devant lui.

[1]   Voir par exemple Laurent de Sutter (dir.), le Livre des trahisons, Paris, PUF, 2016.

 

Bon, je reconnais avoir un peu triché : ce texte est, à peu de choses près, celui que je viens d’écrire pour le site The Conversation France, à paraître bientôt. Vous l’avez donc en primeur, comme la salade du jour (comparaison peu flatteuse, j’en ai conscience). Contrepartie : tout cela est un peu rapide, il faudrait s’arrêter sur chacun des points, creuser, comparer… Si la fantaisie (ou l’urgence citoyenne) vous en prend, je suis à mon tour preneur de vos observations!

En tout cas, ces considérations font écho à un événement dont j’aurais dû – si j’en avais trouvé le temps – annoncer la venue voici déjà plus d’une semaine : la conférence de Jack Lang à l’université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, dans le cadre de la deuxième édition de la Semaine des Arts et Médias organisée par l’UFR auquel mon département appartient. On le voit sur cette photo signer un exemplaire de sa thèse de 1968 sur l’Etat et le théâtre, un exemplaire qui avait appartenu à Bernard Dort.

Pendant deux heures, l’ancien ministre de la Culture, de la Communication et de l’Education nationale a répondu, malgré sa fatigue (il revenait tout juste d’un voyage dans la péninsule arabique) au feu roulant des questions que nous lui posions. Je ne dis pas qu’il a eu ou a raison sur tout, et sans doute son action passée est-elle critiquable, son analyse présente contestable ; mais quelle leçon d’énergie, d’enthousiasme, de combativité, de curiosité! De jeunesse, tout simplement, qui devrait inspirer les prétendants à la magistrature suprême quand ils parlent d’arts, de culture et de médias – ce qui leur arrive trop rarement dans cette campagne, chacun l’aura noté.

LM.

 

Populisme et autres gros maux

Bonjour,

pas trouvé le temps depuis mon dernier post de m’intéresser au programme culturel de François Fillon. J’avoue avoir un peu temporisé, m’interrogeant – comme beaucoup – sur la survie politique du candidat empêtré dans ses histoires d’argent et de famille. Tiendra-t-il, lâchera-t-il? Il a tenu et semble avoir pour le moment fait taire ses opposants qui, à droite et au centre, réclamaient son retrait sinon au nom de la morale ou de la décence, du moins au nom de l’efficacité électorale… En l’absence de plan B ou J, l’ensablé de la Sarthe continue sa campagne. L’avenir dira cette décision relevait de la détermination inspirée (en cas de succès à l’élection présidentielle) ou de l’obstination imbécile (en cas d’échec).

Il n’a échappé à personne, en tout cas, que le candidat traqué par la justice, acculé par les médias, lâché par ses « amis » politiques avait, ces dernières semaines, pris des accents populistes pour s’adresser à ses partisans, invoquant le peuple contre les juges et les médias, la rue contre les institutions et les partis politiques. La comparaison avec des exemples étrangers, en particulier Donald Trump aux Etats-Unis, n’a pas manqué d’être faite, notamment avec cette propension à invoquer des « faits alternatifs » quand les faits… réels ne vont pas dans le sens de son intérêt. Dernier exemple en date : lorsque François Fillon a fustigé la façon dont les médias auraient propagé la rumeur du suicide de l’ineffable Pénélope… Une fausse information, donc, et d’autant plus que jamais aucun média, sinon les tweets de ses soutiens, n’a propagé une telle rumeur…

Ces accents populistes, que l’on retrouverait chez d’autres candidats, en particulier Marine Le Pen, m’amènent à attirer votre attention sur une journée d’étude organisée prochainement par l’Association pour le développement de l’histoire culturelle sur l’histoire des populismes. Après-midi plus que journée, d’ailleurs, puisque la manifestation aura lieu de 14 à 18h à la Maison de l’Amérique latine, à Paris, le vendredi 31 mars.

En voici le programme :

Flyer ADHC 31 mars Populismes

Que je reprends ici :

Les populismes : une histoire culturelle et politique  (XIXe-XXIe siècles)

Vendredi 31 mars 2017, 14h-18h

Organisé par l’Association pour le Développement de l’Histoire Culturelle (ADHC) en collaboration avec l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique latine (IHEAL)

Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint Germain 75007 Paris

 

14h : Pascal Ory (PR Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, président de l’ADHC), « Une hypothèse historique sur les origines et les avatars du populisme »

Pascal Ory est professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne (Paris 1). Il a publié en 2016 Ce que dit Charlie. Treize leçons d’histoire (Gallimard) et publiera cette année Vox Populi. Populisme, radicalité, catastrophe (Gallimard).

14h30 : Olivier Compagnon (PR Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle), « Le populisme en son terreau latino-américain »

Olivier Compagnon a récemment codirigé, avec Diogo Cunha, Les intellectuels et le politique au Brésil. XIXe-XXe siècles (Limoges, Lambert-Lucas, 2016).

15h : Paula Diehl (Université de Bielefeld/ Professeur invité à l’EHESS) : « Populisme de droite et médias de masse »

Paula DIEHL a notamment écrit Das Symbolische, das Imaginäre und die Demokratie : eine Theorie politischer Repräsentation (Baden-Baden, Nomos, 2015).

 

16h : Table ronde : Réflexions pluridisciplinaires sur le populisme d’hier à aujourd’hui

Modération : Jean-Yves Mollier (Université Versailles Saint-Quentin en Yvelines)

Jean-Yves MOLLIER, cofondateur et ancien directeur du Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (1998-2005), notamment publié Édition, presse et pouvoir en France au XX e siècle (Fayard, 2008), Une autre histoire de l’édition française (La fabrique éditions, 2015).

Jeanyves Guérin (PR émérite, Université Paris 3-Sorbonne Nouvelle)

Jeanyves GUÉRIN, spécialiste d’Audiberti et de Camus, a publié plusieurs ouvrages sur les rapports entre littérature et société dont en                 2016 : Les listes noires de 1944. Pour une histoire littéraire de l’Occupation (Presses de la Sorbonne Nouvelle)

Sandra Laugier (PR Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

Sandra LAUGIER, Spécialiste de philosophie du langage ordinaire (Wittgenstein), a développé le concept d’ordinaire en éthique (éthique du care), cultures populaires, et particulièrement ces dernières années dans le domaine politique : désobéissance et démocratie radicale. Parmi les ouvrages récents, Le principe démocratie (La Découverte, 2014), Etica e Politica l’ordinario (LED, 2015).

17h : Pot de clôture

Contact et informations : Evelyne Cohen, secrétaire de l’ADHC : evelyne.cohen@wanadoo.fr

 

Je terminerai ce post par quelques mots sur l’actualité universitaire, hélas tout aussi préoccupante que l’actualité politique. Comme un certain nombre de collègues et d’étudiants, j’ai pris position contre le projet de fusion des universités Paris 3, 5 et 7, un projet qui me semble extrêmement contestable tant dans ses finalités que dans ses modalités. Je manque de temps – comme toujours – pour présenter ici correctement ce projet porté par la présidence de mon université ainsi que ce qu’on peut lui reprocher. En attendant de trouver ce temps, je mets sous les yeux des lecteurs de ce post un texte que j’aurais dû publier il y a déjà plusieurs semaines et qui me semble éclairer la situation présente dans son ensemble. Ce texte et ce sujet ne sont pas sans lien avec les thèmes du populisme et de la campagne électorale évoqués précédemment. Le désintérêt d’une bonne partie de nos responsables politiques, lui-même reflet ou traduction du désintérêt de la plupart de nos concitoyens pour l’enseignement supérieur et la recherche, me semble pour partie relever du même aveuglement et du même ressentiment irrationnel que partagent bon nombre des partisans des candidats « populistes ». Si la société s’entend pour sacrifier ce qui construit l’avenir de ses enfants, si les humanités et les sciences sociales ne peuvent plus trouver place dans la société et l’Université de demain, alors nous sommes très mal partis pour maintenir dans ce pays, et au-delà, cet idéal civilisationnel qui a été celui de l’Humanisme, des Lumières et de la Révolution des droits de l’homme.

Voici le texte de la tribune publiée dans Le Monde du 27/02/2017 :

Dans la campagne présidentielle, alors que les candidats et l’essentiel des programmes et des orientations sont désormais connus, un constat s’impose : la formation supérieure et la recherche ne sont, comme aiment à le dire certains politiques, « pas un sujet ».

Certes, il en est un peu question dans les programmes et, par ailleurs, avec le débat sur la suppression ou le maintien du nombre actuel de fonctionnaires, les universitaires font bien partie du lot. Mais c’est à peu près tout, dans les propos les plus audibles et les plus répétés des candidats. Et c’est bien peu. Et au fond, ce n’est rien.

L’avenir de la France et de l’Europe ? L’enseignement supérieur et la recherche, où se jouent à la fois la découverte du monde et l’innovation avec les sciences exactes, le travail rigoureux des sciences humaines pour comprendre la société, la vie psychique, la langue, et la formation intellectuelle des jeunes générations, n’aurait donc rien à voir avec cet avenir ?

Depuis de trop longues années maintenant, l’université souffre de n’être pas placée au cœur du débat et parmi les enjeux essentiels. Le résultat est qu’elle se trouve soit oubliée des responsables politiques, soit l’objet, d’un coup, de réformes bâclées dont les conséquences sont calamiteuses.

Lorsqu’un premier ministre déclare que les « explications » des chercheurs sont des « excuses », il ne fait pas que lancer un propos correspondant à une lubie personnelle. Il formule tranquillement l’avis d’une grande part de la classe politique, avis qui se traduit très clairement dans cet oubli systématique de vraies propositions sur l’avenir de notre université.

Les problèmes à résoudre ne manquent pas pourtant. Depuis la baisse du budget de la formation supérieure et de la recherche jusqu’à l’organisation des futures universités, en chemin forcé aujourd’hui vers des fusions hâtives, dignes souvent du monde d’Ubu, qui induisent la multiplication insensée des tâches administratives et autres évaluations imposées aux chercheurs et dévorent le temps qu’ils devraient consacrer à la recherche.

Au reste, on peut juger du peu de cas qui est fait de l’université à une donnée de fait révélatrice : la baisse constante du niveau de vie des enseignants-chercheurs, dont les salaires, après un cursus aussi long et sélectif que celui menant à un poste universitaire, laissent interloqués beaucoup de nos collègues étrangers – par exemple, les universitaires français gagnent moitié moins que les juges administratifs.

Sur toutes ces questions, il faut prendre le temps de donner des détails, et sur certains sujets des chiffres. Examinons l’évolution du budget total consacré aux formations du supérieur et à la recherche universitaire, qui regroupe l’ensemble des moyens consacrés aux universités et aux divers instituts et écoles (quel que soit leur ministère de rattachement), comparé à l’évolution du nombre total d’étudiants, en 2007, 2012 et 2016.

Que constate-t-on ? De 2007 à 2012, alors que le gouvernement claironnait un prétendu choix de faire de l’université une priorité, le budget a effectivement augmenté en termes réels – en sus de l’inflation – de 7,25 % (de 10,654 milliards d’euros à 12,778 milliards, avec une inflation cumulée à 8,7 % sur la période).

Mais, comme dans le même temps, le nombre d’étudiants augmentait de 7,13 % (de 2 228 000 à 2 387 000), l’opération a été littéralement blanche. Dans ces conditions, parler de moyens supplémentaires alloués à l’université, pour la formation des étudiants, les doctorants, la recherche, était un mensonge.

De 2012 à 2016, loin de s’améliorer, la situation s’est dégradée. Dans cette période, l’augmentation du budget est nulle en termes réels (elle suit simplement l’inflation : de 12,778 à 13 milliards, avec une inflation cumulée à 1,91 %), tandis que le nombre d’étudiants augmente à nouveau de 8,50 % (de 2 387 000 à 2 590 000 à la rentrée 2016).

Sur l’ensemble de la période (2007-2016), le budget augmente donc de 8,8 % en termes réels, tandis que le nombre d’étudiants, lui, augmente de 16,24 %. C’est ainsi à une dégradation des conditions de la recherche et de l’enseignement que nous assistons, bien loin des programmes et des déclarations d’intention, dans la réalité des politiques menées. Il faut cesser de prendre les citoyens, les enseignants et les étudiants pour des imbéciles.

Les universitaires pourtant, on peut le constater, sont inaudibles dans le débat public. On leur impose des réformes mal pensées, des coupes budgétaires là où il faudrait maintenir des budgets, on leur donne parfois beaucoup d’argent mais dans l’impératif de le dépenser pour des projets plus ou moins absurdes, décidés par des conseillers ministériels qui n’ont jamais fait l’effort de penser vraiment ce que pourrait être l’université de demain.

Les universitaires protestent. Et les voilà qui passent pour des mécontents perpétuels, de petits privilégiés arc-boutés sur leur position avantageuse. Quelle ironie ! Alors que l’immense majorité des chercheurs ne comptent jamais leurs heures de travail, ou quand à l’occasion ils les comptent, se disent qu’ils devraient de temps en temps s’accorder un week-end sans travailler, alors que la recherche française, dans tous les domaines, est si active.

Avec la dégradation insidieuse des conditions de l’enseignement supérieur et de la recherche, il ne s’agit pourtant pas que des universitaires, mais bien de l’avenir du pays. La recherche, sa vitalité, les moyens qui lui sont donnés, engagent en effet l’avenir sur le long terme, un long terme que les responsables politiques ont si souvent du mal à prendre en compte.

Souvenons-nous également que l’université est le lieu de formation de l’ensemble des enseignants, du primaire et du secondaire aussi bien, et qu’en conséquence, une diminution des moyens de l’université équivaut de facto à une baisse de la qualité des formations pour tous les enseignants appelés à leur tour à former les nouvelles générations. Et souvenons-nous enfin que le chômage, dans une époque où il est un problème de société si aigu, touche très majoritairement une jeunesse non ou peu diplômée, tandis que par exemple les étudiants titulaires d’un master trouvent très largement un emploi.

L’indifférence de la classe politique vis-à-vis de l’université et de la recherche, la façon dont les demandes des universitaires sont parfois livrées à la vindicte publique, pour des raisons démagogiques, relèvent d’une absence de vision qui est en réalité d’une grande irresponsabilité. La question de l’enseignement et de la recherche est celle de toute une société. Il serait temps que les politiques s’en rendent compte. Et cessent d’afficher le mot « avenir » comme un chiffon médiatique, pour penser effectivement l’avenir. L’université est au cœur de cette pensée.

 

Les premiers signataires de ce texte sont : Ariane Abrieu (Directrice de Recherche, CNRS), Fethi Benslama (Professeur, université Paris-Diderot), Guillaume Bossis (Chargé de recherche, CNRS), Michel Broué (Professeur, université Paris-Diderot, Institut universitaire de France), Laurence Campa (Professeur, université Paris-Ouest-Nanterre-la-Défense), Marc Cerisuelo (Professeur, université Paris Est-Marne-la-Vallée), Claire Chazaud (Directrice de recherche, INSERM), Catherine Coquio (Professeur, université Paris-Diderot), Gilles Courtois (Directeur de recherche, CNRS, Institut de mathématiques de Jussieu-Paris-Rive-Gauche), Maxime Decout (Maître de conférences, université Lille-3), Solange Desagher (Chargée de recherche, CNRS, université de Montpellier), Alexandre Gefen (CNRS, université Paris-Sorbonne), Aurélie Foglia (Maître de conférences, université Paris-III-Sorbonne Nouvelle), Sylvain Ledda (Professeur, université de Rouen), Patrick Lemaire (Directeur de recherche, CNRS), Christine Marcandier (Maître de Conférences, université d’Aix-Marseille), Éric Marty (Professeur, université Paris-Diderot, Institut universitaire de France), Hélène Merlin-Kajman (Professeur, université Paris 3-Sorbonne-Nouvelle), Florence Naugrette (Professeur, université Paris-Sorbonne), Marie Parmentier (Maître de conférences, université de Poitiers), Thomas Piketty (Directeur d’étude, Ehess, PSE), Dominique Rabaté (Professeur, université Paris-Diderot, Institut universitaire de France), David Rabouin (Chargé de recherche, CNRS), Nicolas Soler (Maître de conférences, université de Lorraine), Claire Voisin (Professeur, Collège de France, Institut de mathématiques de Jussieu-Paris-Rive-Gauche), Bernard Vouilloux (Professeur, université Paris-Sorbonne), Pierre Zaoui (Maître de conférences, université Paris-Diderot), Laurent Zimmermann (Maître de conférences, université Paris-Diderot).

 

Pétition adressée à : François Fillon, Benoît Hamon, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon.

 

LM.

 

Socialisme et culture (2)

Bonjour,

comme annoncé la semaine dernière, je m’intéresse aujourd’hui au programme du candidat socialiste à l’élection présidentielle, Benoît Hamon, en matière culturelle.

Après une première phase de la campagne (les primaires de la « Belle Alliance populaire » dont le nom fleurait bon son été 36) où les idées et les propositions sur la culture de tous les candidats brillaient par leur absence ou leur imprécision, on dispose à présent d’un peu plus de matière, à travers les déclarations de Benoît Hamon et surtout de son site de campagne où je suis allé puiser ces informations à cette adresse :

https://www.benoithamon2017.fr/thematique/pour-une-republique-bienveillante-et-humaniste/#culture

Entre ceux qui prônent la nécessaire modestie de l’Etat culturel (voire sa disparition) et ceux qui veulent relancer une grande politique culturelle dotée de moyens conséquents, Benoît Hamon a clairement choisi son camp. Il propose de porter le budget consacré à l’art et au développement de la culture à 1% du PIB. Je souligne ce point : non pas 1% du budget de l’Etat, comme ce fut longtemps la revendication d’une partie de la gauche et des milieux culturels, mais bien 1% du PIB.

Le chiffre symbolique du 1% de l’Etat pour le budget du ministère de la Culture a été atteint dans les années 1990 et dépassé dans le budget récent : le PLF 2017 prévoit un budget Culture et Communication à 1,1% du budget de l’Etat, en hausse de 5,5% par rapport à 2016, un rattrapage en partie électoraliste après le recul des années 2013 et 2014 qui avait participé du désamour de la gauche pour François Hollande. Il se décompose en 3,6 milliards d’euros pour la Mission culture, recherches et médias, 4 milliards d’euros pour l’audiovisuel public, 10 milliards en tout si l’on ajoute les taxes affectées et les dépenses fiscales.

Voir le projet de loi finance 2017 :

budget-mcc-plf-2017

Affecter 1% du PIB à la Culture et à la Communication reviendrait donc à allouer environ 20 milliards d’euros à ce domaine (le PIB 2016 de la France est de 2181 milliards d’euros), soit un nouveau doublement du budget, après celui, historique, de 1982. Je ne sais pas si c’est réaliste, mais c’est ambitieux. Mais sans doute ce chiffre comprend-il aussi les dépenses des collectivités territoriales qui assurent aujourd’hui les trois quarts des dépenses publiques culturelles – un mode de calcul qui relativiserait beaucoup la progression spectaculaire du budget.

Benoît Hamon dit souhaiter un rééquilibrage du soutien de l’Etat aux différents acteurs culturels. Faisant référence à la loi NOTRe (nouvelle organisation territoriale de la République, promulguée en 2015), il met en avant la notion de « droits culturels » (sans entrer dans le détail de ces droits, ce qui serait pourtant nécessaire) et de « territoires », appelant à élaborer des « schémas directeurs entre l’Etat et les collectivités territoriales » et à soutenir l’ « entrepreneuriat culturel ». On aimerait en savoir plus sur ces points qui restent pour le moment à l’état de principes. Mais je n’ai pas l’impression que ce soit si novateur, l’Etat ayant multiplié depuis les années 1970 les formes de contractualisation avec les collectivités territoriales.

L’éducation artistique et culturelle est présentée comme une « priorité » et l’école placée au centre du dispositif avec le programme « Arts pour tous à l’école », qui n’est malheureusement pas détaillé. Reprendra-t-il tout ou partie des réformes qu’avaient conçues Jack Lang et Catherine Tasca au début des années 2000 avec leur plan des arts à l’école? L’idée en tout cas est de systématiser la présence des arts à l’école, toujours en partenariat avec les collectivités territoriales.

Les jeunes sont également concernés par le projet de « passeport culture » qui serait délivré à tout adolescent entre 12 et 18 ans. Ce passeport, dont la nature non plus que l’émetteur (Etat? commune? autre collectivité?) ne sont pour le moment précisés, est censé leur donner accès non seulement aux arts dits « populaires » comme le cinéma et les concerts, mais également aux autres représentations habituellement moins fréquentées du grand public (expositions d’artistes locaux, théâtre, opéra, etc.). A comparer avec le chèque culture proposé par Emmanuel Macron.

Est également proposée la création de « fabriques de la culture » qui devraient remplacer (ou compléter?) le réseau existant des Maisons des jeunes et de la culture et des Scènes nationales (que Benoît Hamon persiste à appeler les « Maisons de la culture », façon Malraux). Le modèle serait plus participatif que les Scènes nationales puisque ces fabriques permettraient de « co-construire » des projets artistiques entre pouvoirs publics, secteur culturel, associations et fondations. Victoire des MJC sur les Maisons de la culture, retour de l’animation socio-culturelle? Malraux doit se retourner dans sa tombe et Jack Lang dans son lit.

Autre proposition intéressante : la création d’un « statut de l’artiste ». Il permettrait de donner une couverture sociale à des créateurs dont la pratique n’est actuellement pas concernée par le régime de l’intermittence du spectacle (que Benoît Hamon dit vouloir préserver) : auteurs, scénaristes, compositeurs (les artistes plasticiens semblent étrangement absents de la liste). Ce statut s’inscrirait dans le « statut unique de l’actif » appuyé sur le revenu minimum universel, qui est la mesure-phare du programme de Benoît Hamon. Comme le doublement du budget, on pourra juger cette mesure ambitieuse ou irréaliste… ou les deux.

Toujours côté artistes, Benoît Hamon projette de créer un « visa artiste » pour, dit-il, « mieux accueillir les talents étrangers et favoriser les échanges culturels entre artistes français et internationaux ». Partant du constat que les artistes étrangers qui désirent se rendre en France pour des collaborations artistiques se heurtent aujourd’hui à de grandes difficultés administratives du fait du durcissement des règles encadrant l’immigration, Benoît Hamon propose un visa spécial pour faciliter leurs démarches.

Rien n’est dit sur le réseau culturel français à l’étranger, mais Benoît Hamon propose de fonder un « pavillon de la langue française » qui aurait pour missions de promouvoir le multilinguisme, renforcer l’apprentissage du français à l’étranger et projeter la culture française dans le monde. Mais n’est-ce pas déjà ce que fait l’Institut français? Quid aussi de la question épineuse de la ratification par la France de la Charte des des langues régionales ou minoritaires? Sur le chapitre européen, les propositions paraissent bien vagues et se bornent à rappeler quelques principes, en particulier la défense de l’exception culturelle dans le domaine des industries culturelles.

Ces industries culturelles font l’objet d’un certain nombre de propositions parmi  les plus fortes du programme culturel de Benoît Hamon.

D’abord une loi qualifiée d’ « anti-trust » dans le domaine des médias, censée garantir le pluralisme et l’indépendance des médias et la qualité de l’information. Cette loi interdira à tout groupe privé de détenir plus de 40% des parts d’un média de presse écrite, radio, TV ou en ligne. Un même groupe ne pourra pas non plus dépasser le seuil de 20% des parts dans plus de deux médias. Enfin, tous les médias devront mettre en évidence sur leurs contenus le nom de leurs propriétaires, afin que les Français puissent s’informer en connaissance de cause. Il n’est pas sûr que ces mesures, qui se heurteront sans doute à la résistance des grands groupes de communication, suffisent à garantir le pluralisme – des participations croisées, parmi d’autres mesures de contournement, permettront de maintenir l’emprise des groupes existants. Mais on peut essayer.

La publicité sera définitivement bannie de la télévision publique (une mesure qu’avait commencé de mettre en place Nicolas Sarkozy, rappelons-le, à la grande joie des chaîne privées), qui serait encouragée à mettre l’accent sur les programmes éducatifs et culturels (pourquoi pas?, mais cela suppose que la télé publique renonce à la course à l’audience).

Benoit Hamon souhaite voir émerger un nouveau modèle économique pour les médias, inspiré des fondations à but non lucratif ; un modèle mieux à même, selon lui, de garantir une « information de qualité, libre et indépendante ». Là encore, je trouve le principe excellent mais comment, concrètement, l’Etat peut-il encourager l’émergence de ce nouveau modèle?

Le reste est plus convenu (ce qui ne veut pas dire sans intérêt ni pertinence) : développement de l’offre légale de contenus culturels numériques, moyens techniques et juridiques pour une juste rémunération des artistes (l’heure n’est pas à la licence globale et Hadopi a encore de beaux jours devant elle, visiblement), renforcement du CNC, consolidation de la taxe parafiscale sur les billets alimentant le compte de soutien du cinéma et du financement du cinéma par la télévision. Rien de bien nouveau, si ce n’est (et encore) le projet de numérisation des oeuvres du domaine public.

Au total, un projet intéressant, encore imprécis mais d’une ambition certaine. Est-il de nature à faire qu’un jour la culture ne soit plus, comme le déplore Benoît Hamon, « un puissant marqueur de l’appartenance sociale »? Rien n’est moins sûr, tant sont fortes les logiques (et les résistances) sociales et économiques. En bon socialiste, Benoît Hamon croit dans les capacités des pouvoirs publics à équilibrer voire à inverser ces logiques. Libre à chacun d’y croire ou pas.

Pour compléter ce billet, je poste également l’appel lancé par quelques personnalités proches du Parti socialiste pour faire en sorte que la culture ne soit pas seulement un « supplément d’âme » mais l’âme même (ou le coeur, choisissez votre métaphore) du projet socialiste. Une version actualisée du discours du début des années 1980 prenant en compte la montée de l’extrême-droite et du fondamentalisme musulman (et pas que) qui rejoint le programme du candidat issu des primaires quand celui-ci estime que les pratiques artistiques et culturelles s’inscrivent dans l’évolution générale des sociétés vers de nouveaux rapports au travail et au temps libre (raréfaction du travail salarié, réduction du temps de travail, enrichissement de la notion de « loisirs »).

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Et, pour faire bon poids, un papier paru dans l’Humanité cette semaine sur la démocratisation culturelle.

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La fois prochaine, je me pencherai sur le programme culturel de François Fillon, s’il est encore à cette date le candidat de la droite et du centre.

LM

 

 

 

 

Socialisme et culture (1)

Bonjour,

j’ai fini de lire le très intéressant livre de Vincent Martigny, publié à la fin de l’année dernière aux Presses de Sciences Po, Dire la France. Culture(s) et identité nationale, 1981-1995 et je vous en propose ici un compte-rendu.

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Dire la France… est un grand livre et qui vient à point en ces temps de crispation identitaire et de repli nationaliste. Issu d’une thèse récente en sciences politiques (profondément remaniée pour cette publication), il en a toutes les qualités et presque aucun des défauts : écrit dans une langue souple, claire et précise, il ne se caractérise par aucune « invention » archivistique majeure mais va bien au-delà d’une simple synthèse de travaux existants et renouvelle en profondeur la compréhension que nous avions des rapports entre culture et politique sur la période comprise entre les années 1960 et les années 1990 (les bornes chronologiques indiquées dans le titre désignant la période sur laquelle se focalise la majeure part de la démonstration). À vrai dire, si l’auteur de ce compte-rendu avait disposé d’un tel ouvrage voici dix ans lorsqu’il commençait à travailler sur l’histoire de la politique culturelle des années Mitterrand-Lang, bien des choses qui lui étaient obscures alors (et certaines de celles qui le sont demeurées depuis, malgré ses efforts) en auraient reçu un surcroît décisif d’intelligibilité.

Il n’est pas aisé de rendre compte d’un livre et d’une thèse avec lesquels on se trouve dans une identité de vue à peu près complète. Je ne pourrai guère apporter que des nuances ou signaler des oublis plutôt qu’opposer une franche contestation à des analyses que je partage pour l’essentiel.

Le plan d’exposition « tire un fil qui part de la naissance d’une ambition culturelle forte ds la deuxième moitié des années 1970, traverse la redéfinition de la culture par l’anthropologie, remémore le combat contre l’impérialisme culturel américain, fait resurgir les politiques du « droit à la différence » à gauche et les propositions de réforme de la nationalité à droite, se penche sur le bicentenaire de la révolution française et s’achève avec la notion d’exception culturelle forgée lors des négociations du GATT en 1993 » (p.14). C’est dire que le livre ne se cantonne pas à la politique culturelle entendue comme l’ensemble des doctrines et dispositifs mis en œuvre par les pouvoirs publics pour promouvoir les arts et leur partage, mais envisage plutôt les « politiques de la culture », c’est-à-dire la manière dont la culture au sens large (esthétique mais aussi anthropologique) s’inscrit au cœur des projets de conquête et d’exercice du pouvoir politique et forme le soubassement d’un « récit national ».

On peut, de ce point de vue, le rapprocher d’un autre livre récent, de Jeremy Ahearne, Government through Culture and the Contemporary French Right (Palgrave/McMillan 2014) ; mais là où Ahearne étudiait cinq thèmes (la question religieuse, l’éducation, la télévision, l’histoire et l’identité nationale, la place de la culture française dans le monde) constituant à eux tous une politique culturelle « implicite » durant les années Chirac et Sarkozy, Martigny se concentre sur la question de l’identité nationale, qui forme le prisme à travers lequel il relit toute l’histoire de la période précédente.

Avec une thèse initiale très forte : ce sont les socialistes – et non la tradition nationaliste conservatrice ou réactionnaire – qui, les premiers, dans les années 1970, ont fait de l’identité nationale un thème politique majeur. Et établi, dès ce moment, un lien très étroit entre la culture et celle-ci. Contre une droite accusée de livrer le pays à la culture de masse américaine, la gauche socialiste entonne le refrain de l’anti-impérialisme culturel qu’elle emprunte au Parti communiste au prix d’inflexions majeures. En particulier l’abandon du primat d’une culture d’excellence qu’il s’agirait de démocratiser, pour lui préférer une culture au pluriel (la référence à Michel de Certeau n’est pas fortuite), diversifiée, reposant sur des communautés de vie – régionales, mais pas seulement. Ce que promeuvent, au moins dans l’ordre du discours, les premiers gouvernements de François Mitterrand, et singulièrement Jack Lang, le plus engagé des ministres sur ce terrain, c’est le « droit à la différence », la valorisation des cultures minoritaires, l’éloge du métissage et de l’interculturel ; rejoignant les conclusions d’une autre thèse, celle d’Angéline Escafré-Dublet (partiellement publiée en 2014 sous le titre Culture et immigration aux Presses universitaires de Rennes), Vincent Martigny voit dans ces années 1980 « la première et unique tentative dans l’histoire contemporaine d’imposer en France une forme de multiculturalisme d’État » (p. 180), qui marche du même pas que la diversification des formes et pratiques culturelles reconnues comme « légitimes » par les pouvoirs publics.

Mais alors que cette diversification s’est poursuivie par la suite – même si elle s’est trouvée contestée par ceux qui, aujourd’hui encore, dénoncent le « tout-culturel » et l’insupportable « confusion des valeurs » – le storytelling différentialiste (pluralisme ethno-culturel, ouverture aux cultures étrangères, valorisation des particularités) a rapidement cédé la place à un discours beaucoup plus intégrateur voire assimilationniste sous le signe d’un néo-républicanisme de combat. Le multiculturalisme, devenu synonyme de communautarisme, a été à peu près unanimement rejeté au profit d’une vision redevenue très homogène de la culture nationale.

Les facteurs explicatifs sont multiples et bien analysés par Vincent Martigny : une mondialisation (et une européanisation) perçue comme menaçante, la constitution de l’immigration en problème politique et sa culturalisation (là où l’on évoquait l’immigration en termes économiques et sociaux dans les années 1970, on l’évoque en termes culturels à partir de la décennie suivante), les clivages au sein de la gauche sur ces sujets, la contre-offensive idéologique de la droite qui trouve là le moyen de sortir du piège tendu par les socialistes exploitant le succès de leur politique culturelle dans l’opinion…

Martigny montre bien la manière dont se construit un consensus entre droite et gauche au fil des années 1980 et 1990, un nouveau récit national autour de la légitimité de l’intervention de l’Etat dans le champ culturel (victoire de la gauche) mais aussi d’une définition ethno-centrée, identitaire, de la culture (victoire de la droite). Et l’on aboutit à ce paradoxe que la nation qui s’est faite la championne de l’exception puis de la diversité culturelles au niveau international est aussi l’une de celles qui se montrent les plus frileuses quant à cette même diversité au niveau intérieur.

Ce processus est saisi à travers l’analyse tant du champ politique (discours, rapports, politiques publiques) que du champ intellectuel (articles et ouvrages), et l’on ne peut que saluer l’impressionnante maîtrise de la bibliographie et des sources documentaires dont fait preuve l’auteur. Certes, le parti pris méthodologique de privilégier le discours du pouvoir, d’  « analyser la production du récit national par le haut » (p. 20) introduit nécessairement un biais dans la vision globale, comme le souci – louable – de bien marquer ce qui différencie une époque ou une politique d’une autre, un auteur ou un camp idéologique d’un autre conduit parfois Vincent Martigny à durcir un peu les oppositions. Par exemple, il n’y a pas eu à mon sens de remplacement – comme il l’écrit page 32 – d’une politique dite de démocratisation par une autre dite de développement culturel au cours des années 1970 mais plutôt une addition, une sédimentation de politiques entre lesquelles les responsables du moment opèrent des déplacements d’accent qui peuvent se révéler plus discursifs que réellement opérationnels (on pourrait en dire autant du « tout culturel » des années 1980, dont le discours masque le maintien des grandes orientations de la période précédente).

Plus fondamentalement peut-être (mais là c’est l’historien des relations culturelles internationales qui exige beaucoup d’un livre par ailleurs déjà très riche), des comparaisons dans le temps et l’espace auraient pu constituer d’utiles contrepoints : dans le temps en remontant jusqu’à la monarchie de Juillet voire à la Révolution française (mais cela aurait supposé de reconnaître que l’on peut faire une histoire longue du récit national par la culture sans postuler une quelconque continuité) ; dans l’espace en montrant combien le discours sur l’identité culturelle est partagé au niveau européen et même mondial, en particulier dans ces années 1970 où se multiplient les conférences internationales sur le sujet. Ces quelques remarques serviront, on l’espère, aux développements futurs que Vincent Martigny ne manquera pas d’apporter à ce premier opus si prometteur.

Il se trouve par ailleurs que je participais tout récemment au colloque organisé par la Fondation Jean-Jaurès sur le thème « Socialisme et Culture ».

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Je n’ai malheureusement pu assister qu’à la matinée du vendredi 27 mais c’était déjà fort intéressant, notamment sur la comparaison internationale avec les expériences de la social-démocratie allemande et du socialisme italien au début du XXe siècle. Marion Fontaine, qui menait les débats de main de maître…sse, a proposé une très bonne synthèse des débats. Vous pouvez aussi retrouver la tribune qu’elle a publiée dans Libération le 24 janvier dernier « La Culture, avenir du socialisme » d’où il ressort que, dans le cas du Parti socialiste, cet avenir se conjugue plutôt au passé…

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Ces débats m’ont d’ailleurs donné envie de me pencher sur ce que proposent les divers candidats à l’élection présidentielle en matière de culture. Dans un prochain billet, et puisque cette idée provient du colloque Socialisme et Culture, j’examinerai les propositions de Benoit Hamon et du Parti socialiste. Pour ce qui est de la droite « républicaine », j’attendrai un peu de voir qui, de Fillon, de Juppé ou de quelque autre malheureux tiré du chapeau, défendra ses couleurs quelque peu passées au grand lavage du linge sale de la famille Fillon …

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LM.

Premiers textes pour le cours Regards sur la culture au XXe siècle

Bonjour,

je poste ici les deux premiers textes que nous étudierons dans le cadre du cours M7M202 « Regards sur la culture au XXe siècle » : la Tragédie de la culture de Georg Simmel et le Malaise dans la culture de Sigmund Freud.

Deux textes qui ne sont évidemment pas sans rapports, écrits par deux intellectuels juifs de langue allemande du début du XXe siècle et qui s’efforcent de comprendre les mutations de la civilisation européenne de cette époque.

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J’aurai l’occasion de compléter ce post par la suite.

Bonne lecture!

LM

Première séance du séminaire Culture / Communication jeudi 12 janvier

Bonjour à tous,

et de nouveau, tous mes voeux pour une grande et belle année 2017.

Elle commence sur les chapeaux de roue, côté universitaire, avec le lancement du séminaire « Culture et  Communication : une histoire politique et culturelle » jeudi prochain, 12 janvier, à l’université de Paris III.

La communication, les médias – en particulier audiovisuels – les industries du son et de l’image font-ils partie, de plein droit, de la culture, entendue comme l’ensemble des formes d’expression et de représentations d’une société ? Ou en sont-ils la part maudite, le jumeau disgracieux, le double dangereux, voué au loisir, au divertissement, à l’abrutissement ou à l’aliénation des « masses », une forme dévaluée de culture, une sous-culture, une non-culture ? Cette interrogation travaille les esprits depuis au moins un siècle – davantage si l’on remplace « médias » par « presse » – tout particulièrement en France, et demeure la toile de fond de nombre de débats actuels. Le séminaire de recherche vise à en explorer certains aspects, sans prétendre les embrasser tous.

Il s’agira de comprendre, dans un premier temps, comment et pourquoi le domaine de la communication, tenu en longue méfiance par les milieux culturels, a fini par devenir un domaine central de l’action du ministère de la culture. Le séminaire s’intéressera à l’histoire des relations politiques, administratives, institutionnelles entre deux champs présentés d’abord comme séparés voire opposés qui se sont progressivement rapprochés au point parfois de paraître se confondre, en particulier autour de ce que l’on a appelé, à partir des années 1970, les « industries culturelles » – pluralisation d’un terme conçu au départ au singulier pour dénoncer l’appariement monstrueux de deux réalités qui devaient demeurer distinctes.

Six séances, à raison d’une séance par mois de janvier à juin, permettront d’examiner l’histoire de ce rapprochement et de cet accouplement que d’aucuns persistent à considérer comme étant contre nature : l’histoire des rapports entre Culture et Communication, de la Libération au milieu des années 1970 (12 janvier) ; l’élaboration d’une socio-économie des industries culturelles, des années 1960 aux années 1990 (2 février) ; la radio, du monopole d’Etat à la libéralisation des ondes (16 mars) ; l’histoire institutionnelle du milieu des années 1970 aux années 1990 (jeudi 6 avril) ; le paysage audiovisuel français dans les années 1980-1990 : lois, instances de régulation et cahiers des charges (11 mai) ; d’autres modèles nationaux, une perspective comparatiste des rapports entre Culture et Communication (6 juin), autant de thèmes qui seront traités à la fois par des spécialistes, souvent universitaires, de la question et par un ou des acteurs de cette histoire du temps proche qui viendront témoigner de leur expérience.

Ce projet de recherche, lancé par le Comité d’histoire du ministère de la Culture et soutenu par l’Institut national de l’audiovisuel et l’université de Paris III Sorbonne-Nouvelle, a vocation à rassembler un public double : celui, spécialisé, des chercheurs en sciences de l’information et communication, ou en histoire et sociologie de la culture ; celui, plus large, des professionnels intervenant dans le domaine des médias, des politiques et de la médiation culturelles. Il a pour but de mieux comprendre et faire comprendre le rôle croissant joué par les questions de communication au sens large dans la définition d’une politique culturelle qui englobe des phénomènes liés à la culture de masse et aux cultures populaires, aux industries culturelles et créatives, aux médias audiovisuels et numériques.

Les lieux des réunions changeront selon les séances. La première est programmée à l’université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, 13 rue de Santeuil dans le 5e arrondissement de Paris, bâtiment D, amphi D 02, jeudi 12 janvier, de 16h à 19h. Y participeront, outre votre serviteur : Jean-Noël Jeanneney (historien, professeur émérite, ancien secrétaire d’Etat à la Communication) , Rémi Tomaszewski (inspecteur général des Affaires culturelles, ancien directeur général de l’AFP), Claire Blandin (professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris 13) et Jamil Dakhlia (professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris 3).

L’entrée est libre dans la limite des places disponibles mais vous devez vous inscrire à cette adresse : comitehistoire@culture.gouv.fr

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Venez nombreux!

LM

Bonne année 2017!

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(conception graphique : Audrey Collomb)

Bonjour!

J’espère que vous avez passé de bonnes fêtes de Noël et que vous vous préparez à en passer d’aussi bonnes de fin / nouvelle année.

Cet entre-fêtes qu’est la dernière semaine de décembre est généralement l’heure des bilans, avant celle des bonnes résolutions. Je ne sais si c’est affaire de tempérament, mais 2016 ne me semble pas devoir rester dans les annales comme une année particulièrement réussie. Les attentats au camion-bélier à Nice et à Berlin, les habitants d’Alep écrasés par les bombes ou le choeur de l’armée rouge disparu en mer Noire, choisissez votre drame, il y en a eu pour tout le monde. Séjour new-yorkais oblige, l’élection de Donald Trump en novembre, confirmée par les grands électeurs en décembre, m’a particulièrement marqué, comme des millions de gens de par le monde. Une élection lourde de menaces pour l’équilibre du monde, les droits de l’homme, l’environnement. Ce climato-sceptique non repenti a certainement une explication rationnelle à la fonte des glaces et aux températures records enregistrées cette année en Arctique.

La mort toute récente du pas-si-vieux George Michael, l’une des idoles de ma jeunesse (ma fille n’en revient pas que j’aie pu être un jour aussi jeune qu’elle), celles de Leonard Cohen et de David Bowie, un peu plus tôt, ont aussi endeuillé cette année. Qu’est-ce que j’ai pu écouter (et chanter, oui, j’avoue tout!) « Freedom », du premier!!

« All we have to do now
Is take these lies and make them true somehow
All we have to see
Is that I don’t belong to you
And you don’t belong to me »…

Yeah yeah!

Pour les plus jeunes qui ne la connaîtraient pas, ou les plus vieux, qui l’auraient oubliée :

 

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Côté tristesse perso, j’ajouterai la mort, au début de ce mois, de Marcel Gotlib, l’immense dessinateur et scénariste des Dingodossiers et de la RAB, le fondateur de Fluide Glacial et de L’Echo des savanes, le père de Superdupont et de Gai-Luron, entre autres personnages impérissables de l’histoire de la bande dessinée. L’élève Chaprot est orphelin, à c’t’heure, et Newton ne tourne plus rond…

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Gotlib était le champion toutes catégories de la parodie, comme le rappellent ces quelques vignettes :

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On se sent déjà mieux, non? C’est le super-pouvoir des musiciens, des poètes et des humoristes : nous faire danser ou rêver ou rire longtemps (ou pas) après qu’ils ont disparu…

Je place ici un petit texte que j’avais commis pour le catalogue Gotlib co-édité par Dargaud et le Musée d’art et d’histoire du judaïsme à l’occasion de l’expo qui avait été consacrée au Maître voici deux ans.

Le voici, en édition collector, avec les dernières corrections visibles :

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Gotlib qui se défendait d’avoir jamais été visionnaire – « d’ailleurs, je suis myope », disait-il – comment aurait-il vu 2017? En noir, en rose? Un peu des deux, rose sale, noir rosé? En tout cas, il va nous manquer, le Marcel, c’est certain. On lui souhaite une bonne éternité.

Et à vous tous, une meilleure année 2017 que ne le fut 2016. Ce sera pas trop difficile, allez…

Aujourd’hui, c’est fête : je claque la bise aux dames, je serre la main aux messieurs!

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Ah oui, j’oubliais : les bonnes résolutions. Mince… Ah… Qu’est-ce que j’ai dit là, moi… Mieux fait de me taire… Flûte de Zut…

Bon, ben je promets d’être plus régulier dans la tenue du blog. Elle tiendra bien une semaine, ma bonne résolution!

LM