Archives pour la catégorie 2017/2018

HEY! Arts étranges

Bonjour,

j’avais écrit en septembre dernier un billet à propos d’une revue que j’affectionne tout particulièrement: HEY! Celle-ci se relançait en changeant totalement de modèle économique et avait besoin d’un coup de pouce de ses amis et lecteurs pour réussir sa mue.

Sept mois après, la mue est réussie et début mars a paru le numéro 2 de cette nouvelle série. Voici les couvertures de ce numéro.

A l’intérieur, on retrouve la qualité des reproductions, la beauté de la typo et de la mise en page, le dialogue entre les textes (toujours en anglais et en français) et les images qui firent les beaux jours de la première série. On retrouve aussi ce mélange d’artistes cueillis à maturation, à la main, par des directeurs (Anne &Julien) qui ont eux-même une sensibilité d’artistes et pilotent leur revue comme ils le feraient d’une galerie d’art, avec le même soin apporté au choix des formes, des supports, des univers, la même tension entre souci d’ouverture et exigence de cohérence. Vous y trouverez aussi quelques signatures nouvelles, la mienne (et oui!) mais aussi celles de l’excellente mad meg et du non moins impeccable Didier Pasamonik.

Certains artistes présents dans ce numéro sont connus, d’autres non, certains sont français, d’autres non, ils ont des styles et des techniques extrêmement variés mais ont en commun un même dédain pour l’art conventionnel, un même goût pour la figuration la plus libre, la plus débridée. Un numéro de Hey! tient de la chambre des merveilles, du cabinet de curiosités, d’une salle du musée Tussauds. Rien n’y est commun, rien ne vous laisse indifférent, on rit, on frissonne – de peur, de dégoût, d’extase esthétique -, on bat des mains, on pousse des oh! et des ah! comme à un spectacle de foire ou de cirque, quand on croit que rien ne dépassera en intensité ou en difficulté ce que l’on vient de voir – avant que la scène suivante ne vous fasse changer d’avis. Ces tours de force peuvent être le fait d’artistes confirmés, professionnels reconnus et cotés sur le marché de l’art aussi bien que d’anonymes que l’on pourrait qualifier d’ « amateurs » si ce terme n’était aujourd’hui si péjorativement connoté, même quand on lui accole l’épithète « éclairé ».

On peut à loisir ranger leurs créations dans les cases d’une histoire de l’art alternative, entre art brut, outsider art, surréalisme pop… Je préfère quant à moi parler d’un « merveilleux moderne » et d’ « arts étranges » pour caractériser ces formes, ces couleurs, ces dessins, ces matières qui construisent des univers à chaque fois uniques, et qui manquent pourtant rarement d’éveiller chez celui qui les contemple une émotion d’un genre très singulier.

Pour ceux que l’étrange déconcerte, inquiète et fascine à la fois, je ne saurais trop vous recommander l’achat et la lecture de ce numéro et – si vous ne pouvez plus vous passer de votre dose de merveilleux moderne – l’abonnement à la revue électronique à cette adresse : https://www.heyheyhey.fr/fr/subscription/

Vous pouvez également vous procurer en librairie la version papier qui compile deux numéros, soit un total de 320 pages de pure et violente beauté. L’objet est juste magnifique (Anne & Julien ont tout mis dans la fabrication dudit opus) et fera le bonheur des collectionneurs mais surtout des amateurs – on y revient – d’un art qui refuse résolument les faux semblants.

Une présentation de la revue est organisée samedi prochain 7 avril à la Halle Saint-Pierre, dans le 18e arrondissement de Paris, haut lieu de mémoire HEY! puisque trois grandes expositions y furent organisées sous la conduite d’Anne & Julien. Les deux directeurs seront présents ainsi que votre serviteur et son maître, l’auguste et savant Pascal Ory. La rencontre débutera à 16h30, l’entrée est libre! Comme l’art selon HEY!..

AFFICHE A3 halle st pierre HD

LM

 

 

 

Francophonie et mondialisation culturelle

Bonjour,

Mardi dernier, Emmanuel Macron nous a gratifié d’un vibrant discours sur la francophonie sous la coupole de l’Académie française.  Inspiré, lyrique, intime parfois, ce discours avait incontestablement « de la gueule » et nous changeait agréablement des banalités débitées par nombre de ses prédécesseurs. Comment ne pas se réjouir de voir défendue une vision de la francophonie ouverte, dans laquelle la France n’occuperait pas forcément la place centrale ou surplombante, une pensée du décentrement, qui estime – fût-ce au prix d’un brin de démagogie – que « le français s’est émancipé de la France, (qu’) il est devenu cette langue monde, cette langue archipel » et que la francophonie ne doit plus être « cet espace incertain à la périphérie de la France » : c’est la langue française, désormais, et non la France, qui doit occuper le centre de cette communauté linguistique.

Comment ne pas saluer, par ailleurs, certaines des mesures annoncées par le Président : l’augmentation des aides à l’apprentissage du français pour les réfugiés, le renforcement du réseau des professeurs de français à l’étranger, le développement de cours en ligne dans les universités du monde francophone, l’implantation d’une future cité de la francophonie à Villers-Cotterêt, ville natale d’Alexandre Dumas et où fut signée en 1539 l’ordonnance faisant officiellement du français la langue du royaume de France…

Mais comment aussi – « en même temps » – ne pas être frappé par la contradiction qui consiste à claironner l’objectif de faire du français la deuxième langue de communication du monde (voire la première, comme Macron l’avait dit à Ouagadougou, pris peut-être par l’ivresse des tribunes ou l’excès de bière de mil) tout en récusant toute volonté d’hégémonie et en affirmant son attachement au plurilinguisme. Si la francophonie veut être autre chose que le faux nez du néo-colonialisme ou les habits neufs de l’affrontement entre le français et l’anglais pour la domination linguistique, il faudra à un moment sortir de cette contradiction.

Comment, enfin, ne pas souligner cette autre contradiction entre l’attachement proclamé à la francophonie par Emmanuel Macron et la confirmation par Françoise Nyssen, sa ministre de la Culture, de la fin du Tarmac, la seule scène nationale permanente vouée aux écritures dramatiques de la francophonie? J’étais lundi dernier, la veille du grand discours de Macron, à la soirée de soutien au Tarmac organisée par sa directrice Valérie Baran. Autour de la journaliste Sévérine Kodjo-Grandvaux, plusieurs intellectuels et artistes ont exprimé leur opposition à ce projet de fermeture, rappelant le rôle essentiel joué par le Tarmac dans la découverte et la promotion d’auteurs venus de toute la francophonie et qui n’auraient pas, sans cette scène unique en son genre, accédé au marché théâtral français et à la reconnaissance dans leur propre pays.

Je rappelle qu’une pétition circule pour protester contre l’oukase gouvernementale et exiger le maintien du Tarmac tel qu’il existe.

Voici la version actualisée de cet appel à la résistance et au combat en faveur du Tarmac :

Le Tarmac en résistance #3 / Soutien du Conseil de Paris

Le Tarmac

23 mars 2018 — Cher(e)s allié(e)s,

La ministre de la Culture répétait encore le 19 mars que le Tarmac devrait disparaitre dès 2019 au profit de Théâtre Ouvert pour en faire « l’un des lieux emblématiques de la création francophone ». N’est-ce pas précisément ce qu’est le Tarmac ? Face à ce manque de considération voire de mépris, notre mobilisation continue. Un nouveau communiqué vient de paraître : https://bit.ly/2HYY8SK

19 mars : Soirée de Mobilisation au Tarmac

A la veille de la journée internationale de la Francophonie, s’est tenue au Tarmac une nouvelle soirée de mobilisation consacrée à l’analyse des incohérences entre les déclarations d’intention du gouvernement en matière de Francophonie et la décision du ministère de la Culture de fermer le Tarmac. « Au moment où le Président ouvre le débat de la Francophonie, il le ferme avec le Tarmac. C’est absurde ! » s’est exprimé Gustave Akakpo.

Débrief de la soirée par Louise Hermant pour Les Inrockuptibles (lien en dessous).

 

Parce que la Francophonie est l’affaire de tous, le Tarmac a fédéré dans sa lutte des soutiens politiques de tous bords. Les élus des groupes socialistes, communistes, écologistes, France Insoumise et les Républicains et Indépendants ont tous émis un vœu au Conseil de Paris du 21 mars afin d’interpeller la ministre de la Culture pour qu’elle abandonne sa décision de fermer le Tarmac. La Maire de Paris s’est également prononcée en faveur du Tarmac, en proposant un vœu de l’exécutif demandant la suspension de la décision de la ministre et la relance du comité de pilotage sur le relogement de Théâtre Ouvert, voté à la quasi-unanimité.

Comment nous soutenir ?

De nouvelles actions de mobilisation sont en cours d’organisation au Tarmac. Restez connectés, nous vous en ferons prochainement part. En attendant, venez nous inonder de messages de soutien en photo ou vidéo, grâce au video-photo-maton installé dans le hall du théâtre.

Usez et abusez du #defendonsletarmac sur tous vos réseaux sociaux afin de diffuser au maximum notre combat. On ne lâche rien !

La pétition Défendons le Tarmac atteint près de 14.000 signataires. 14.000 mercis !

A très bientôt,

Le Tarmac

 

Je finis ce post (je voulais parler de bien d’autres choses, mais le temps me manque, ce sera pour le prochain) par une annonce concernant une rencontre qui aura lieu le 29 mars prochain dans les locaux des éditions de L’Harmattan sur le thème de l’histoire de la mondialisation culturelle.

Voici l’annonce de cet événement qui promet d’être passionnant :

Madame, Monsieur,

Nous vous rappelons que la deuxième séance des Jeudis de l’Harmattan 2018 qui portera sur les dimensions historiques et culturelles de la mondialisation aura lieu le jeudi 29 mars 2018 à l’Espace culturel l’Harmattan au 24 rue des écoles – 75005 Paris (Métro Maubert mutualité) à partir de 14h.

 

Quelques places sont encore disponibles ! Nous vous invitons à vous inscrire

via le formulaire disponible en ligne ci-dessous :

Formulaire de confirmation de présence

Les discussions s’articuleront autour de deux tables rondes :

Table Ronde 1 : « La mondialisation comme processus historique » : Comment caractériser ce processus historique, quelle périodisation en donner, quels sont les modèles interprétatifs qui permettent d’en rendre compte?

Animée par François Chaubet (professeur d’histoire à l’université Paris Nanterre).

Vous retrouverez ses ouvrages, publiés aux Éditions l’Harmattan, en cliquant ici.

 

Intervenants :

  • Romain Bertrand (historien, directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques)
  • Christian Grataloup (géographe, professeur émérite à l’université Paris VII Diderot)
  • Sylvain Venayre (historien, professeur à l’université de Grenoble)

Table ronde 2 : « La culture-monde : résultat du processus de mondialisation culturelle aux XXe-XXIe siècles »

Quels en sont les caractères et les acteurs principaux, quels sont les obstacles qu’elle rencontre, à quelles conditions (politiques, économiques, etc.) cette culture-monde pourrait-elle devenir un nouvel universalisme humaniste et non seulement la ruse de la raison capitaliste et impérialiste ?

Animée par Laurent Martin (historien, professeur à l’université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle)

Intervenants :

  • François Chaubet (professeur d’histoire à l’université Paris Nanterre). Vous retrouverez ses ouvrages, publiés aux Éditions l’Harmattan, en cliquant ici.
  • Robert Frank (historien, professeur émérite de l’université de Paris 1)
  • Ludovic Tournès (historien, professeur à l’université de Genève)

L’entrée est gratuite et le nombre de places est limité.

Nous vous invitons également à noter la date du prochain et dernier jeudi de l’Harmattan de l’année : le 24 mai 2018 – « Les industries culturelles et créatives dans la mondialisation ».

LM.

Culture ouverte

Bonsoir,

je voulais aller ce soir soutenir les amis du Tarmac, le théâtre francophone installé dans le 20e arrondissement de Paris, qui est menacé de fermeture. Et puis, non, j’étais enlisé dans la préparation d’un cours que je ne terminerai sans doute qu’assez tard cette nuit. Ainsi va la vie de l’universitaire moyen…

Le Tarmac a pourtant bien besoin de soutien. Héritier du Théâtre international de langue française fondé en 1985 par Gabriel Garran, il illustre parfaitement depuis plus de trente ans la création de qualité et l’ouverture sur le monde qui sont plus que jamais nécessaire à la respiration de cet art jadis populaire, aujourd’hui menacé de ghettoïsation socio-culturelle. Sous la direction avisée de Valérie Baran, le Tarmac porte haut les multiples couleurs d’un théâtre francophone, c’est-à-dire mondial. Et voilà que par une oukase ministérielle annoncée par voie de presse le 31 janvier dernier, il fermerait ses portes!? Et cela pour faire place à un autre projet, Théâtre Ouvert, ainsi mis dans le cas douloureux de ne vivre qu’au prix de la mort d’une magnifique institution? On ne peut que dénoncer cette décision brutale, dont on devine qu’elle procède davantage d’une logique comptable que d’un projet artistique longuement mûri. C’est le sens de la lettre ouverte écrite par l’équipe du Tarmac, que vous pouvez trouver ici :

http://www.letarmac.fr/rtefiles/File/cp-letarmac-02-02-2018.pdf

Et de l’appel à signer la pétition mise en ligne ici :

https://www.change.org/p/défendons-le-tarmac

Autre appel venu du large : celui que lance Judith Depaule, directrice de l’Atelier des artiste en exil. Dans ce cas, il ne s’agit pas d’un appel au secours, car l’atelier, qui a ouvert ses portes en septembre dernier, se porte plutôt bien (il bénéficie d’ailleurs du soutien du ministère de la Culture et de la Ville de Paris), mais plutôt d’un appel à soutenir son développement par le biais d’un financement participatif. Vous le trouverez à cette adresse-ci :

http://aa-e.org/fr/

Et vous découvrirez par la même occasion, si ce n’est pas déjà fait, l’existence de cette structure originale, installée elle aussi à Paris, dans le 18e arrondissement, qui accueille en résidence des artistes venus de pays en proie à toutes les violences, pour leur permettre de créer dans la paix et la sécurité. Dirigé par Judith Depaule et Ariel Cypel, qui pilotaient auparavant le théâtre et espace culturel Confluences, il accueille aujourd’hui une cinquantaine d’artistes, venus de Syrie et du Soudan pour beaucoup. D’autres sont aussi Irakiens, Yéménites, Libyens, Somaliens, Gambiens, Maliens, Sénégalais, Russes, Kazakhs, Ouïgours… Certains ont présenté leur travail l’automne dernier dans le cadre du festival Welcome au musée national de l’Immigration, d’autres le font jusqu’à la fin mars au Palais-Royal. Le ministère a fait l’effort nécessaire dans cette affaire ; dommage qu’il se soit planté pour le Tarmac mais le coup est peut-être rattrapable (surtout si nous sommes nombreux à se mobiliser)?

Ce qui n’est pas rattrapable, en revanche, c’est le ratage du gouvernement concernant le projet d’exposition universelle. Là encore, la communication gouvernementale s’est signalée par sa brutalité méprisante. D’une simple déclaration dans les médias, le 19 janvier dernier, sans prendre la peine de prévenir les animateurs du projet qui triment depuis plusieurs années sans relâche pour faire gagner la France dans la compétition qui l’oppose à la Russie, au Japon et l’Azerbaïdjan, le Premier ministre a prononcé l’arrêt de mort de la candidature française. « J’ai décidé de ne pas donner suite à la candidature française, qui sera retirée », a déclaré Edouard Philippe agissant ainsi en porte-flingue d’Emmanuel Macron, lequel avait pourtant publiquement apporté son soutien au projet, il y a quelques mois à peine.

Raison invoquée? « Les faiblesses structurelles du modèle économique » du projet, qui risque des mettre en péril des finances publiques déjà mal en point. On ne sache pas qu’un tel argument ait été avancé pour refuser d’accueillir la coupe du monde de rugby en 2023 ou les Jeux Olympiques l’année suivante. Mais sans doute le sport fait-il davantage recette auprès de nos élites soucieuses de divertir le bon peuple qu’une exposition des meilleures réalisations de la science et de la technique.

Ils étaient pourtant beaux, ce projet d’exposition décentralisée, et ce Globe qui aurait montré la Terre à l’échelle 1/75000e, réalisant enfin le rêve d’Elisée Reclus, lequel avait conçu ce projet pour l’Exposition de 1900 afin de proposer aux visiteurs de voyager d’un continent et d’un pôle à l’autre. « Et mon globe? écrivait-il après que sa proposition eut été rejetée. Eh! mon ami, s’il ne se fait pas sous mon nom, il se fera sous d’autres noms, plus grand, plus beau. Nos fils et nos petits-fils travailleront mieux que nous. » Hélas, les arrière-petits-fils ont failli autant que leurs parents et ma fille ne verra sans doute pas le Globe de Reclus réalisé. Elle verra à la place des sportifs sauter par dessus des perches ou se féliciter d’avoir amélioré d’un centième leur précédent record. Grisant.

Je sais, je fais mon intello grognon et caricatural. Par dépit, je force le trait, car en vérité je ne déteste ni le sport ni l’effort. Il m’arrive de regarder des matchs de rugby, même si le spectacle offert en ce moment par l’équipe de France a de quoi désespérer les plus optimistes… Mais ce qui me désole surtout, c’est de constater que la France passe une nouvelle fois à côté d’un événement qui aurait eu un retentissement de bien plus grande portée que n’importe quelle manifestation sportive, qui aurait laissé des traces bien plus durables, bien plus belles… J’y pensais aujourd’hui encore en écoutant la directrice du Grand Palais évoquer les travaux de restauration de ce lieu superbe, qui vont durer jusqu’en 2023 (ironie cruelle de l’histoire, cette date est fixée pour permettre au GP d’accueillir des épreuves des JO…). Le Grand Palais! Ce rêve de fonte et de verre beau comme un dessin de Schuiten, construit pour l’exposition de 1900 et qui fait tant aujourd’hui encore pour l’embellissement de Paris. Nous léguerons à nos successeurs des stades et des piscines. C’est autre chose…

En parlant de ville, je finis sur une annonce. Jeudi prochain, la séance du séminaire de recherche sur les capitales européenne et la culture, soutenu par le Comité d’histoire du ministère de la Culture, accueillera Gérôme Guibert et Jedediah Sklower pour parler de la musique. La séance se déroulera à l’université de Paris 1, au Centre Mahler, dans la rue du même nom (au 9 de la rue, CHS salle 106), et commencera à 14 heures. Inscription possible à cette adresse :

http://chmcc.hypotheses.org/3995

Et à 17h, cette fois à l’université de Paris 3, site Censier (13 rue Santeuil, dans le 5e arrondissement de Paris), salle Las Vergnas (au 3e étage du bâtiment), vous pourrez assister à la conférence que donne Mariko Oka-Fukuroi, professeure à la School of Cultural and Creative Studies de l’université Aoyama Gakuin et administratrice déléguée de la Maison franco-japonaise à Tokyo, sur « la réception muséale de la culture japonaise en France » (1977-2017).

En voici la note de présentation :

Comment l’esthétique japonaise touche le goût d’un large public en France? Trouve-t-on des points communs entre  deux cultures en quête de formes esthétiques nouvelles ? D’un côté comment expliquer le succès des Japan Expo, versions populaires de la culture japonaise des mangas exportés en Europe et de l’autre, celles d’expositions institutionnelles (comme le moine Ganjin, Joconde japonais en 1977, Hokusai en 2014, Japan-ness. Architecture et urbanisme au Japon depuis 1945  et  Japanorama. Nouveau regard sur la création contemporaine  au Centre Pompidou-Metz  en 2017-2018). Sans oublier celle plus récente de la Maison de la culture du Japon à Paris À l’aube du japonisme, Premiers contacts entre la France et le Japon au XIXe siècle. On redécouvre dans les musées une réception à la fois passionnée et  constante d’une autre culture japonaise par le public français ? Quelles sont les conditions de cette médiation et la fonction de ces expositions ?

Mariko m’a également communiqué le programme d’autres rencontres prévues dans les jours prochains autour des arts traditionnels japonais :

  • Vendredi 16 février   workshops / salles des lotus et des bambous 

 

Ateliers destinés aux étudiants / restaurateurs / conservateurs / etc.

Inscription obligatoire

N.B. la communication et l’organisation des inscriptions seront assurées avec la participation des institutions associées Université Paris 1 / INP / Bibliothèque nationale / Association franco-japonaise du papier…

 

9h-12h30  Salle des Bambous 

Préservation et restauration du papier washi 

Avec Jumpei Kanazashi et Katsuhiko Masuda/ introduction Cécile Becker

16 participants par atelier + 8 personnes encadrantes

 

13h30-17h  Salle des lotus 

Exposer et entretenir les sabres et fourreaux japonais

Avec Tetsutaro Morii et Atsuhiro Morii / introduction Cécile Becker

16 participants par atelier + 6 personnes encadrantes

 

13h30-16h  Salle des Bambous

Séance spéciale sur la Restauration du papier washi 

Avec Jumpei Kanazashi et Katsuhiko Masuda

8-10 restaurateurs professionnels + 2 personnes encadrantes

 

  • Samedi 17 février  – Autour de l’exposition Daimyo / arts de la guerre

Conférence-démonstration – grand public

11h-13h   Salon Pelliot

Sabres et fourreaux japonais  (Titre à préciser) 

Avec Tetsutaro Morii et Atsuhiro Morii / introduction Michel Maucuer

Réservation obligatoire  70 participants par séance + 8 personnes encadrantes

 

Conférence démonstration –Grand public

15h-17h30   Salon Pelliot 

Laques du Japon création restauration (Titre à préciser)

Avec Tatsuya Matsumoto / introduction Michel Maucuer

Réservation obligatoire   70 participants par séance + 8 personnes encadrantes

De quoi donner des idées pour ce week-end…

… que je vous souhaite excellent!

LM

D’un colloque, l’autre

Bonjour,

les colloques universitaires se succèdent à bon rythme à Paris et ailleurs, et nous peinons à le suivre, ce rythme, tant nous sollicitent par ailleurs les tâches que nous devons accomplir pour l’Université, dont beaucoup ne figurent pas sur les fameuses fiches de poste que nous rédigeons avant tout recrutement d’un nouveau collègue. Je ferai un billet un jour sur ce thème… quand j’en trouverai le temps!

En attendant, j’ai laissé passer l’occasion de parler d’un colloque pourtant fort intéressant qui s’est tenu cette semaine à l’université de Paris 7 Diderot, sur la liberté de la recherche dans le monde. J’y suis intervenu pour parler des obstacles dressés devant la recherche historique mais la problématique du colloque était beaucoup plus large. Je n’ai pu passer que le vendredi matin, où parlaient notamment un chercheur colombien sur les pressions qui s’exercent contre les universitaires en Colombie, venant aussi bien de la droite (ou de l’extrême-droite des paramilitaires, qui ne sont jamais loin) que de la gauche (ou de l’extrême-gauche des FARC) et met leur liberté de penser et parfois leur vie et celle de leurs proches en danger. Une autre chercheuse, argentine celle-là, évoquait quant à elle la difficulté de mener une recherche-action, aux côtés d’organisations syndicales, quand l’Université impose une vision très stricte et parfois elle-même politiquement orientée de la neutralité scientifique. Une troisième communication portait sur le marché universitaire mondial, et sur le rôle qu’y tient l’université d’Oxford, mêlant un discours d’excellence – tant du côté de la recherche que de l’enseignement – et des intérêts bien compris, notamment financiers. Tout cela était assez passionnant et j’espère qu’il y aura des actes. Cela ne sert plus à grand chose de poster le programme mais vous pouvez retrouver des éléments d’information à cette adresse :

http://freedom-of-research.org

En revanche, il est encore temps de publier le programme d’un autre colloque qui aura lieu à Sciences Po et, là encore, à Paris 7, du mercredi 22 novembre au vendredi 24 novembre, sur le thème de la citoyenneté.

Voici l’argumentaire :

« Alors que l’année 2017 a été scandée par d’importants rendez-vous électoraux (élections présidentielle et législatives) en France, il est opportun de reconsidérer la notion de citoyenneté, dans ses significations, ses frontières et ses extensions possibles. Loin de se réduire à l’acte électoral, la citoyenneté engage une multiplicité de dimensions de l’identité politique et sociale des individus, allant du statut socio-professionnel à l’identité de genre, de l’appartenance nationale aux identités ethnoculturelles et religieuses. Surtout, sa définition est coextensive à des revendications de droits, d’égalité et de justice qui évoluent dans le temps et dans l’espace : ainsi des revendications féministes ou LGBTQI, qui ont fait significativement évoluer la citoyenneté à travers la prise en compte des rapports sociaux de sexe et de leur articulation avec la race et la classe ; ainsi des revendications écologistes, qui ont permis de repenser la citoyenneté à l’aune des rapports entre l’humain, l’animal et la nature ; ainsi des luttes multiples et/ou intersectionnelles contre les discriminations qui, en pointant les limites de l’application du principe d’égalité, interrogent le sens et la portée de la citoyenneté. Notre objectif dans ce colloque USPC est de relier les débats sur la citoyenneté à autant de pratiques sociales qui la mettent en jeu dans les sociétés contemporaines, tant occidentales qu’extra-occidentales. La méthode envisagée est celle de la confrontation interdisciplinaire, entre les Humanités (histoire, philosophie, études psychanalytiques, littérature et arts) et les Sciences sociales (sociologie, psychologie, anthropologie, droit, économie, science politique, études aréales) qui composent notre communauté d’universités (Paris 3, Paris, 5, Paris 7, Paris 13) et d’établissements (Sciences Po, INALCO). Son pari est d’élaborer un savoir complexe sur les formes, les enjeux et les défis de ce qu’est « faire citoyenneté » aujourd’hui en France, en Europe et dans le monde globalisé. Un savoir qui, en plus de fédérer les recherches existantes au sein d’USPC, puisse orienter le débat public et politique dans les années à venir. »

Je présiderai une séance de ce colloque jeudi matin sur le thème – alléchant – de « citoyenneté et action culturelle ». Voici le programme :

Plaquette programme USPC citoyenneté

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui!

LM

Retour d’Argentine

Bonjour,

j’étais la semaine dernière en Argentine dans le cadre d’une mission pour l’université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, en compagnie de mon collègue et néanmoins ami Bruno Nassim Aboudrar.

Nous sommes partis à Buenos-Aires pour rencontrer des collègues de l’université UNA (Universidad Nacional de las Artes) avec qui nous espérons monter une formation commune au niveau master. Nous en avons profité pour présenter nos travaux au 2e congrès international des arts organisé par UNA et d’autres universités et écoles d’art d’Argentine. Un congrès ouvert par Mme la Rectrice, debout comme tous les participants pour l’hymne national qu’ils entonnèrent à pleins poumons… Quasi impensable en France!

De même qu’il serait difficilement concevable en France qu’un congrès universitaire soit entrecoupé d’interventions artistiques, comme cette performance préparée par des étudiants de l’université.

L’accueil des collègues argentins fut des plus chaleureux et nous sommes très optimistes quant aux possibilités de créer cette formation et d’instaurer un partenariat durable entre nos universités et nos pays. Affaire à suivre, donc…

Nous en avons bien sûr profité pour découvrir Buenos-Aires, ville très européenne, regardant du côté de Madrid, mais aussi de Paris – ses édiles ne prétendaient-ils pas en faire le « Paris de l’hémisphère Sud »? Une ville surgie du néant et nourrie de l’immigration européenne, surtout espagnole, basque, italienne. Troublant, cet air de familiarité qui saisit le promeneur européen qui en oublierait presque le décalage horaire et l’inversion des calendriers – c’est l’automne à Paris, le printemps là-bas…

Nos pas nous ont conduits à la Place de Mai, dans le centre de la ville, fameuse notamment pour les mères des disparus de la dictature militaire qui y défilaient pour réclamer des nouvelles de leurs proches. Au pied de la statue du général Belgrano, des inscriptions rappellent les assassinats commis pendant cette période noire de l’histoire argentine, et des représentations des châles blancs des mères éplorées sont peintes à même le sol…  Plaza de Mayo est le lieu de toutes les protestations sociales et politiques : nous y étions quand une manifestation de syndicats de paysans pauvres, souvent descendants d’indiens, s’y déroulait pour protester contre leurs conditions de vie, de travail et de rémunération. Depuis août et la disparition d’un militant de gauche, Santiago Maldonado, qui luttait aux côtés des paysans et indiens Mapuche contre l’emprise de grandes sociétés étrangères sur la terre, la situation est tendue dans le pays. Un militant de gauche qui disparaît corps et bien, cela rappelle de bien mauvais souvenirs en Argentine…

Buenos-Aires, c’est aussi la ville des peintures murales, graffitis politiques et/ou artistiques, surgis pour beaucoup à la suite de la crise économique et sociale de 2001. D’abord interdits puis tolérés, ils sont aujourd’hui presque encouragés par une municipalité qui y voit un atout touristique en même temps qu’un défoulement sans risques pour une population toujours malmenée par le néo-libéralisme. Dans le quartier de la Boca, en particulier, quartier populaire au sud-est de la ville où les taudis voisinent avec les entrepôts, les murs portent la trace des espoirs et des luttes de la population. On voit des enfants jouer parmi les ordures et les carcasses de voitures, des graffitis appeler à la révolution mais aussi des cars de touristes circuler dans ce qui est officiellement devenu le « district des arts », distrito de las artes, de Buenos-Aires. Un bon exemple de récupération-neutralisation d’un art populaire et politique à la fois.

J’essaierai d’écrire sur ce sujet dans un prochain numéro de la revue HEY! J’avais indiqué, dans un post récent, que cette revue française remarquable, entre modern art et pop culture, recourait au financement participatif sur kickstarter pour ses prochains numéros. Cet appel est toujours d’actualité, et je le relaie de nouveau ici :

Voir aussi :

http://mailchi.mp/78f3ab8770fa/hey-newsletter-june-2489965?e=5fc19022f1

Il reste 11 jours, on approche le montant demandé, encore un effort, on y est presque!

LM

Histoire comparée des censures (M9A302)

Bonjour,

je place ici les pdf contenant les textes et documents servant de support au cours-séminaire M9A302 (2e année de master Médiation culturelle de Paris 3) sur l’histoire comparée des censures aux XIXe et XXe siècles.

brochure cours M9A302 – 1er semestre 2016-2017 pages 1-127 brochure cours M9A302 – 1er semestre 2016-2017 pages 128-201

J’y ajoute ce texte, qui reprend en partie l’introduction au volume que j’avais dirigé aux Presses universitaires de Rennes l’an passé sur les Censures dans le monde, XIXe-XXIe siècles (voir sur ce blog le post daté du 3 décembre 2016).

Pour qui s’intéresse aux rapports entre culture et politique dans l’histoire comme au présent, la censure est un objet de choix. En nul autre lieu de la vie en société l’antagonisme n’est plus frontal entre le vouloir dire et le pouvoir d’interdire, ce qui ne peut que susciter l’intérêt de chercheurs qui cherchent à pénétrer les mystères de la physique sociale. La censure est l’une des manifestations par excellence de l’exercice du Pouvoir, une de ses dimensions constitutives. Comment comprendre les permanences et les évolutions de cet interdit qui pèse sur la parole, sur l’écrit, sur l’image, sur toutes les formes d’expression ? Pourquoi des hommes et des femmes (mais surtout des hommes, cela n’est pas indifférent) ont-ils empêché d’autres hommes et femmes d’accéder à, ou de diffuser certaines productions symboliques, pour quelles raisons et selon quelles modalités ce qui semble spontanément si naturel, normal, légitime à ceux qui ont eu la chance de naître sous un régime qui valorise la liberté – pouvoir s’exprimer librement, et accéder librement à l’expression d’autrui – non seulement est le produit d’une longue évolution des mentalités et de quelques batailles (le droit naturel est, comme on sait, une notion éminemment culturelle, et politique) mais ne s’est pas imposé partout ni toujours de la même façon et, là où il s’est imposé, n’est jamais allé de soi et n’ira sans doute jamais de soi.

Mais, avant de le comprendre, il s’agit d’abord de faire litière de deux rumeurs, qui sont aussi deux idées reçues. Selon la première, la censure serait partout, tout serait censure. Dans nos sociétés pourtant (ou parce que) libérales et démocratiques, tout est perçu et dénoncé comme censure : l’intervention de l’État et de l’Église ou des Églises (le Parlement ne censure plus guère, sinon ses propres membres), mais aussi les décisions des tribunaux, l’action des divers groupes d’intérêt et de pression, le choix des « médiateurs » de ne pas faire paraître / distribuer / publier / passer à l’antenne telle ou telle œuvre de création, celui des producteurs ou créateurs de ne pas utiliser tel mot ou telle expression ou leur volonté de garder le contrôle sur leur production, et jusqu’à l’attitude des récepteurs ou consommateurs qui, en rejetant ce qui leur est proposé, produiraient un effet de censure en orientant les décisions des producteurs et des médiateurs dans le sens des valeurs dominantes. A lire ou à entendre ce qui s’écrit ou se dit communément sur la censure, celle-ci ne s’est jamais aussi bien portée qu’aujourd’hui. Ce qui pose quand même un sérieux problème d’interprétation. Parle-t-on de la même chose lorsqu’on dit qu’un tribunal « censure » un livre parce qu’il le condamne au nom de règles de droit issues d’un débat démocratique (même si la règle peut être injuste au regard de certains critères, et même si le débat peut être faussé par des biais de toute nature) et lorsqu’on dit que la police politique d’un régime dictatorial « censure » un livre (et, éventuellement, maltraite son auteur) parce qu’il dérange le pouvoir en place ? Rien, vraiment, n’a-t-il changé en France et dans d’autres pays comparables depuis le temps de l’Ancien régime où l’État, l’Église, et le Parlement censuraient qui et quoi bon leur semblaient – avec d’ailleurs bien des nuances[1] – ?

Dans les vingt dernières années, de nouvelles approches sont apparues dans l’étude des phénomènes censoriaux, que l’on a parfois désignées sous le terme de « nouvelles censures », confondant parfois l’objet et la démarche scientifique qui le nomme. Pour Beate Müller, qui a édité un important recueil collectif sur la censure[2], la distinction entre régimes censoriaux et régimes libéraux ne passe plus entre censure préventive (a priori de toute diffusion et de façon arbitraire) et contrôle répressif (a posteriori de la diffusion et selon des règles de droit), mais entre censure régulatrice et censure structurale. Selon elle, « le renouveau des études sur la censure dans les deux dernières décennies n’est pas seulement dû à l’implosion du bloc soviétique et à l’ouverture des archives officielles des États d’Europe de l’Est à la recherche qui en fut la conséquence, mais également à des changements conceptuels dans notre compréhension de la censure ». Les promoteurs de cette notion de « nouvelle censure » ont proposé une vision de la censure bien plus large que la vision classique en affirmant que, à côté de la censure « institutionnelle », « interventionniste », « régulatrice », les interactions et la communication sociales sont affectées par une censure « constitutive », ou « structurale », laquelle regroupe les formes de régulation du discours qui influencent ce qui peut être dit, qui peut le dire, à qui, comment et dans quel contexte[3]. Ceux qui défendent ce point de vue insistent sur le fait que la censure est inévitable, quel que soit le contexte socio-politique.

On conçoit aisément les avantages d’un tel élargissement du sens : une prise en compte des formes subtiles, « invisibles », du contrôle social, une relativisation de la démarcation stricte entre ancien et nouveau régimes, régimes censoriaux et régimes répressifs, dictatures et démocraties libérales ; une salutaire prise de conscience, aussi, qu’il n’y a pas de société ni de parole entièrement libres, que toujours un contrôle s’exerce sur la parole et la pensée. Mais jusqu’où peut-on aller dans cette relativisation ? Pas jusqu’au point, selon nous, d’annuler toute forme de différence entre ces différents régimes. Sur le continuum qui mène de la liberté la plus large (jamais totale) au contrôle le plus strict (qui comporte toujours ses failles), il y a des différences de degré qui peuvent sembler des différences de nature. Si des pays comme la France ou les États-Unis sont loin d’être les modèles de vertu démocratiques qu’ils prétendent être, on ne saurait pour autant les mettre sur le même plan, pour ce qui est de la liberté d’expression, avec la Chine de Xi Jinping ou la Russie de Vladimir Poutine – n’en déplaise à ce dernier, qui créa il y a quelques années des « instituts pour la démocratie et les droits de l’homme » en Occident afin de tourner en dérision les accusations portées contre lui par les organisations occidentales de défense des droits de l’homme. La tentation hyper-relativiste est d’autant plus dangereuse que les sources disponibles semblent l’autoriser : par une sorte de paradoxe qui s’explique très bien, la documentation sur les atteintes portées à la liberté d’expression en Occident est beaucoup plus abondante que celle dont on dispose sur les régimes dictatoriaux, ces derniers n’ayant évidemment pas pour habitude de faciliter le travail d’enquête des journalistes ou des spécialistes de sciences sociales sur leurs agissements.

Selon la seconde rumeur, inverse de la première, nos sociétés occidentales, ouvertes, communicantes, transparentes, se caractériseraient par la disparition de toute forme de censure, remplacée par des dispositifs de contrôle, de régulation ou de répression veillant avant tout à la protection de la vie privée et à la dignité des personnes. Alors que, dans l’Europe du XIXe siècle, la censure était le moyen de prévenir le scandale, c’est-à-dire la rupture éclatante, symboliquement coûteuse et politiquement dangereuse, de l’ordre existant, c’est désormais la censure elle-même qui fait figure de scandale dans nos sociétés occidentales post-modernes, saisies par le démon de la transparence et du « tout communicationnel ». C’est que l’ordre moral dominant, ou la norme moyenne, veut aujourd’hui tout révéler et tout connaître, immédiatement et universellement. La censure apparaît comme l’abus d’autorité par excellence, à l’heure où les formes traditionnelles de l’autorité sont partout rejetées. Puisqu’il est devenu interdit d’interdire, la censure apparaît comme une atteinte intolérable aux libertés publiques et individuelles, au premier rang desquelles les libertés de s’exprimer et de savoir. Sous le regard panoptique des médias, les grands mais surtout les petits secrets sont mis à nu, il n’y a plus de séparation entre les sphères privée et publique, l’exhibitionnisme et le voyeurisme tendent à remplacer le principe de publicité.

La censure, selon cette seconde idée reçue, opposée comme on voit en tout point à la première, serait donc en voie de disparition, accablée sous le mépris général. On en parlerait d’autant plus qu’elle constituerait une anomalie, une pathologie résiduelle de la communication optimisée, un épouvantail commode. Le juriste Maxime Dury s’interrogeait naguère si « l’utilisation lâche du mot censure », la tendance à l’utiliser à tout propos pour dénoncer toutes sortes de contraintes, ne dérivait pas d’un « effacement de la chose elle-même », telle que le droit l’énonce[4]. De fait, la définition juridique de la censure, du moins dans la tradition libérale, distingue classiquement le régime préventif, dans lequel l’autorité administrative intervient a priori de la mise à disposition du public de l’œuvre ou de l’objet médiatique pour empêcher, différer ou modifier les formes de cette diffusion, et le régime répressif, dans lequel l’intervention s’effectue, le cas échéant, a posteriori de la diffusion, pour sanctionner les abus ou réparer les dommages causés par celle-ci. Au sens strict, seul le premier type d’intervention correspond à la censure, l’autre type relevant des moyens dont se dote tout régime de droit pour organiser l’espace public. Dans le droit libéral, la censure s’oppose à la liberté comme l’arbitraire s’oppose à la rationalité juridique ; dans nos sociétés démocratiques, la liberté serait désormais la règle et la contrainte l’exception.

Les deux rumeurs contradictoires relatives à la censure – sa prolifération ou sa disparition – ont pour racine commune la mauvaise réputation faite à la censure. C’est un troisième obstacle épistémologique qu’il nous faut surmonter si nous souhaitons proposer une vision plus exacte des phénomènes censoriaux. Selon l’opinion commune, la censure est intrinsèquement mauvaise et l’on ne pourrait adopter à son égard qu’une attitude résolument hostile. Tout le monde est, ne peut être que, contre la censure, même si tout le monde la pratique, à sa petite ou à sa grande échelle. De même que la pornographie est, selon le mot de Robbe-Grillet, l’érotisme des autres, la censure est la violence symbolique des autres ; ce n’est jamais vous qui censurez, ce sont les autres qui vous censurent. Dans des sociétés où la liberté, notamment d’expression, est érigée au rang de valeur suprême, tout ce qui menace de lui porter atteinte est considérée comme une menace intolérable. Nos sociétés sont hantées par le rêve ou le fantasme d’une parole totalement libérée et le mot de censure est dégainé au premier soupçon de contrainte ou de contrôle. En fait, dire de quelqu’un qu’il est un « censeur » ou d’une institution qu’elle est censoriale (dans une version psychanalytique de la polémique, on remplacera « censoriale » par « castratrice ») est un argument polémique très commode : cela permet de diaboliser le contradicteur et de se poser soi-même en héros ou en martyr de la liberté d’expression. Qui voudrait s’en priver ? Et qui voudrait prendre le risquer d’aller là contre, ou de tempérer ou de nuancer, voire de trouver des mérites, des avantages, des effets positifs (fussent-ils « pervers ») à cette censure, sans aller jusqu’à prôner, comme Francis Bacon maniant le paradoxe provocateur, « l’enfermement de la liberté en prison pour que celle-ci puisse s’exercer » ? Comment justifier la position épistémologique qui consiste à se tenir en retrait ou à l’écart d’une situation conflictuelle que l’on observe, quand cette situation semble opposer un dominant qui censure et un dominé qui est censuré ? C’est pourtant à partir de cette position que l’on a le plus de chance d’introduire un peu de complexité intéressante dans des schémas trop souvent binaires. Parfois, la censure favorise malgré elle(s) la création ; parfois, le censuré se prête à la censure, la recherche même ; parfois, la censure peut être utile à la société, y compris lorsqu’on envisage celle-ci selon les principes les plus libéraux. « Aussi serait-il trompeur de décrire simplement la censure comme un affrontement entre création et oppression »[5].

Face à cette prolifération des acceptions négatives, à cette polysémie péjorative, devant ce que l’on pourrait considérer comme un usage abusif du terme ou comme une confusion des réalités qu’il désigne, celui qui veut y voir un peu clair a le choix entre deux attitudes (sans doute davantage que deux, mais nous simplifions). Il peut affirmer, un peu péremptoirement, que ce que les « acteurs » ou les « indigènes » appellent censure la plupart du temps n’en est pas, la censure étant ceci et non cela, et il s’autorise à faire le tri entre la vraie censure et la fausse selon des critères qu’il définit a priori et une fois pour toutes. Il y aurait une censure intemporelle, un invariant a-historique à l’aune duquel on pourrait décréter que ce que les « gens » désignent ou dénoncent comme étant de la censure est en réalité tout autre chose. La difficulté sera de s’entendre sur ce noyau dur de la censure, la définition de la censure variant d’un auteur à un autre, d’une discipline à une autre. Par ailleurs, le caractère essentiellement mouvant, changeant, historique du phénomène censorial interdit d’essentialiser et d’éterniser les termes qui le désignent, de la même façon que la liberté d’expression est une notion qui recouvre des réalités très variables dans le temps et l’espace. Cette historicité et cette relativité sont encore une difficulté mais elles sont bien plus que cela : elles constituent l’objet même de la recherche, l’existence et le choix des archives préorientant, comme l’écrit Olivier Forcade, l’histoire des formes censoriales[6]. D’où le second choix, qui consiste à ne pas choisir a priori entre les diverses acceptions du mot, y compris lorsqu’il est employé dans un sens polémique, à prendre en compte l’ensemble des représentations charriées par ce mot et à considérer que ce que les acteurs dénoncent comme étant de la censure pourrait bien, effectivement, en être, s’ils le jugent tel.

Nous sommes donc conduits à une certaine forme de relativisme culturel et à une histoire compréhensive et comparative de la censure, de ses représentations, de ses pratiques, de ses acteurs, des objets qu’elle vise, des motifs de son intervention, des effets qu’elle produit. Ce n’est pas là, à notre sens, aller dans le sens d’une quelconque « théorie faible » de la censure. Nous plaidons pour une approche à la fois très extensive et très discriminante de cette notion. Il peut bien y avoir censure dès lors qu’un sujet ressent une contrainte sur sa liberté d’expression ou sur l’accès à l’expression d’autrui ; cela ne veut pas dire que toutes les formes de censure s’équivalent et qu’il faille les confondre. Au contraire, plus le champ paraît large et les emplois nombreux, plus il paraît important de les distinguer pour éviter que la confusion, parfois volontaire, qui règne entre les divers usages et mésusages polémiques de la notion ne gagne l’analyse qu’un observateur extérieur peut en faire. Des termes voisins comme ceux de contrôle, de régulation, de discipline, de surveillance, de contrainte, de répression seront utiles sans que l’on puisse préjuger de ce que la censure est ou de ce qu’elle n’est pas, en réalité.

[1]                Voir Catteeuw L., Censures et raisons d’Etat, une histoire de la modernité politique (XVIe-XVIIe siècles), Albin Michel, 2013 ; Darnton R., Édition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1991. Chez le même éditeur, l’universitaire américain vient de faire paraître un essai d’histoire comparée sur trois moments et lieux où la censure s’est exercée, savoir la France du XVIIIe siècle, l’Inde coloniale, la R.D.A. : De la censure. Essai d’histoire comparée, Paris, Gallimard, 2014.

[2]    Müller B. (ed.), Censorship and Cultural Regulation in the Modern Age, Amsterdam / New York, Rodopi, 2004.

[3]    Voir notamment Durand P. (dir.), La Censure invisible, Arles, Actes Sud, 2006.

[4]    Dury M., « Du droit à la métaphore : sur l’intérêt de la définition juridique de la censure », dans P. Ory (dir.), La Censure en France à l’ère démocratique, Paris/Bruxelles, Complexe, 1997, p. 13-26.

[5]           Darnton R., De la censure, op. cit., p. 196. D’accord avec cet auteur quand il insiste sur la dimension herméneutique de la censure, qui implique un rapport de négociation entre censeur et censuré, nous cessons de l’être quand il réduit la censure à la seule définition politique du rapport à l’État – en même temps que nous appelons à l’élargissement de l’enquête à d’autres formes d’expression que la littérature, à une comparaison qui ne soit pas seulement entre des espaces et des époques mais aussi entre des formes et des domaines.

[6]    Forcade O., « Faire l’histoire de la censure politique », dans Laurent S. (dir.), Archives secrètes, secrets d’archives ? Historiens et archivistes face aux archives sensibles, Paris, CNRS éditions, 2003, p. 201-209.

Enfin, je vous signale l’article paru aujourd’hui dans les Inrocks sur la censure d’internet en Chine. Vous le trouverez à cette adresse :

http://www.lesinrocks.com/2017/09/29/actualite/quoi-ressemble-internet-en-chine-11991499/

Voilà!

LM

 

De l’université d’été au congrès de l’ADHC

Bonjour,

quelques nouvelles de l’université d’été des sciences sociales qui s’est achevée vendredi dernier après une semaine de rencontres toutes plus passionnantes les unes que les autres.

Portrait de groupe par Jinah Kim :

Nous avons vécu ensemble une belle semaine de rencontres, de discussions, de partage, une semaine riche en émotions intellectuelles, esthétiques et tout simplement humaines .Cette université d’été restera comme une expérience forte dans ma mémoire.

Je poste ici quelques photos, du premier jour et du dernier jour :

On peut évidemment regretter quelques couacs dans l’organisation et, surtout, une communication défaillante qui n’a pas permis à un large public d’assister à nos débats. J’assume ces erreurs, même si elles s’expliquent en bonne partie par la précipitation avec laquelle nous avons dû bâtir ce programme.

Nous ne pouvons pas en rester là. Des gens se sont rencontrés ou retrouvés, des contacts ont été pris et d’autres aventures naîtront de celle-ci.

Pour ce qui concerne spécifiquement cette université d’été, elle trouvera un premier prolongement dans la journée qu’organisera Kaoutar Harchi en décembre prochain  sur les conditions sociales de participation des écrivains étrangers de langue française à la vie littéraire en France. Les actes en seront publiés. J’ai également l’intention de m’atteler à la publication des actes de cette université d’été, pour faire perdurer, sous une autre forme, ces rencontres. Affaire à suivre, donc.

 

En parlant de rencontre, je vous annonce la tenue prochaine du congrès annuel de l’Association pour le développement de l’histoire culturelle (ADHC). Ce congrès aura lieu samedi prochain, 30 septembre, à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Centre Malher- Amphithéâtre Dupuis, 9, rue Malher, 75004 PARIS, Métro Saint-Paul

Matinée 9h-12h

  • 9 heures Accueil des participants
  • 9 heures 15 Assemblée générale présidée par Pascal Ory -Rapport moral et financier
  • 9 heures 45 Actualités de l’histoire culturelle
  • 10 heures 30 -12 heures Conférence d’Alain Schnapp (professeur d’archéologie grecque à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) « Une histoire universelle des ruines ». Discussion 

Déjeuner (s’inscrire auprès de evelyne.cohen@wanadoo.fr)

Après-midi 14h-17 h « Histoire et littérature :  une relation à double sens »

Table ronde animée par Christophe Charle (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), avec José-Luis Diaz (Université Paris Diderot), Ivan Jablonka (Université Paris 13), Judith Lyon Caen (EHESS), Eric Vuillard (écrivain et cinéaste)

« Que fait l’histoire à la littérature, que fait la littérature à l’histoire ; jusqu’où peut aller l’échange et le compagnonnage, quels sont ses risques et ses apports ? pourquoi tant de préventions de part et d’autre ? Pourquoi aussi tant de tentations soit du côté des écrivains, soit du côté des historiens ? » (C. Charle)

Contact et informations

Evelyne Cohen, secrétaire de l’ADHC evelyne.cohen@wanadoo.fr

Vous êtes tous et toutes cordialement invité-e-s à participer à cette journée!

LM