Premiers textes pour le cours Regards sur la culture au XXe siècle

Bonjour,

je poste ici les deux premiers textes que nous étudierons dans le cadre du cours M7M202 « Regards sur la culture au XXe siècle » : la Tragédie de la culture de Georg Simmel et le Malaise dans la culture de Sigmund Freud.

Deux textes qui ne sont évidemment pas sans rapports, écrits par deux intellectuels juifs de langue allemande du début du XXe siècle et qui s’efforcent de comprendre les mutations de la civilisation européenne de cette époque.

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J’aurai l’occasion de compléter ce post par la suite.

Bonne lecture!

LM

Première séance du séminaire Culture / Communication jeudi 12 janvier

Bonjour à tous,

et de nouveau, tous mes voeux pour une grande et belle année 2017.

Elle commence sur les chapeaux de roue, côté universitaire, avec le lancement du séminaire « Culture et  Communication : une histoire politique et culturelle » jeudi prochain, 12 janvier, à l’université de Paris III.

La communication, les médias – en particulier audiovisuels – les industries du son et de l’image font-ils partie, de plein droit, de la culture, entendue comme l’ensemble des formes d’expression et de représentations d’une société ? Ou en sont-ils la part maudite, le jumeau disgracieux, le double dangereux, voué au loisir, au divertissement, à l’abrutissement ou à l’aliénation des « masses », une forme dévaluée de culture, une sous-culture, une non-culture ? Cette interrogation travaille les esprits depuis au moins un siècle – davantage si l’on remplace « médias » par « presse » – tout particulièrement en France, et demeure la toile de fond de nombre de débats actuels. Le séminaire de recherche vise à en explorer certains aspects, sans prétendre les embrasser tous.

Il s’agira de comprendre, dans un premier temps, comment et pourquoi le domaine de la communication, tenu en longue méfiance par les milieux culturels, a fini par devenir un domaine central de l’action du ministère de la culture. Le séminaire s’intéressera à l’histoire des relations politiques, administratives, institutionnelles entre deux champs présentés d’abord comme séparés voire opposés qui se sont progressivement rapprochés au point parfois de paraître se confondre, en particulier autour de ce que l’on a appelé, à partir des années 1970, les « industries culturelles » – pluralisation d’un terme conçu au départ au singulier pour dénoncer l’appariement monstrueux de deux réalités qui devaient demeurer distinctes.

Six séances, à raison d’une séance par mois de janvier à juin, permettront d’examiner l’histoire de ce rapprochement et de cet accouplement que d’aucuns persistent à considérer comme étant contre nature : l’histoire des rapports entre Culture et Communication, de la Libération au milieu des années 1970 (12 janvier) ; l’élaboration d’une socio-économie des industries culturelles, des années 1960 aux années 1990 (2 février) ; la radio, du monopole d’Etat à la libéralisation des ondes (16 mars) ; l’histoire institutionnelle du milieu des années 1970 aux années 1990 (jeudi 6 avril) ; le paysage audiovisuel français dans les années 1980-1990 : lois, instances de régulation et cahiers des charges (11 mai) ; d’autres modèles nationaux, une perspective comparatiste des rapports entre Culture et Communication (6 juin), autant de thèmes qui seront traités à la fois par des spécialistes, souvent universitaires, de la question et par un ou des acteurs de cette histoire du temps proche qui viendront témoigner de leur expérience.

Ce projet de recherche, lancé par le Comité d’histoire du ministère de la Culture et soutenu par l’Institut national de l’audiovisuel et l’université de Paris III Sorbonne-Nouvelle, a vocation à rassembler un public double : celui, spécialisé, des chercheurs en sciences de l’information et communication, ou en histoire et sociologie de la culture ; celui, plus large, des professionnels intervenant dans le domaine des médias, des politiques et de la médiation culturelles. Il a pour but de mieux comprendre et faire comprendre le rôle croissant joué par les questions de communication au sens large dans la définition d’une politique culturelle qui englobe des phénomènes liés à la culture de masse et aux cultures populaires, aux industries culturelles et créatives, aux médias audiovisuels et numériques.

Les lieux des réunions changeront selon les séances. La première est programmée à l’université de Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, 13 rue de Santeuil dans le 5e arrondissement de Paris, bâtiment D, amphi D 02, jeudi 12 janvier, de 16h à 19h. Y participeront, outre votre serviteur : Jean-Noël Jeanneney (historien, professeur émérite, ancien secrétaire d’Etat à la Communication) , Rémi Tomaszewski (inspecteur général des Affaires culturelles, ancien directeur général de l’AFP), Claire Blandin (professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris 13) et Jamil Dakhlia (professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris 3).

L’entrée est libre dans la limite des places disponibles mais vous devez vous inscrire à cette adresse : comitehistoire@culture.gouv.fr

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Venez nombreux!

LM

Bonne année 2017!

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(conception graphique : Audrey Collomb)

Bonjour!

J’espère que vous avez passé de bonnes fêtes de Noël et que vous vous préparez à en passer d’aussi bonnes de fin / nouvelle année.

Cet entre-fêtes qu’est la dernière semaine de décembre est généralement l’heure des bilans, avant celle des bonnes résolutions. Je ne sais si c’est affaire de tempérament, mais 2016 ne me semble pas devoir rester dans les annales comme une année particulièrement réussie. Les attentats au camion-bélier à Nice et à Berlin, les habitants d’Alep écrasés par les bombes ou le choeur de l’armée rouge disparu en mer Noire, choisissez votre drame, il y en a eu pour tout le monde. Séjour new-yorkais oblige, l’élection de Donald Trump en novembre, confirmée par les grands électeurs en décembre, m’a particulièrement marqué, comme des millions de gens de par le monde. Une élection lourde de menaces pour l’équilibre du monde, les droits de l’homme, l’environnement. Ce climato-sceptique non repenti a certainement une explication rationnelle à la fonte des glaces et aux températures records enregistrées cette année en Arctique.

La mort toute récente du pas-si-vieux George Michael, l’une des idoles de ma jeunesse (ma fille n’en revient pas que j’aie pu être un jour aussi jeune qu’elle), celles de Leonard Cohen et de David Bowie, un peu plus tôt, ont aussi endeuillé cette année. Qu’est-ce que j’ai pu écouter (et chanter, oui, j’avoue tout!) « Freedom », du premier!!

« All we have to do now
Is take these lies and make them true somehow
All we have to see
Is that I don’t belong to you
And you don’t belong to me »…

Yeah yeah!

Pour les plus jeunes qui ne la connaîtraient pas, ou les plus vieux, qui l’auraient oubliée :

 

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Côté tristesse perso, j’ajouterai la mort, au début de ce mois, de Marcel Gotlib, l’immense dessinateur et scénariste des Dingodossiers et de la RAB, le fondateur de Fluide Glacial et de L’Echo des savanes, le père de Superdupont et de Gai-Luron, entre autres personnages impérissables de l’histoire de la bande dessinée. L’élève Chaprot est orphelin, à c’t’heure, et Newton ne tourne plus rond…

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Gotlib était le champion toutes catégories de la parodie, comme le rappellent ces quelques vignettes :

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On se sent déjà mieux, non? C’est le super-pouvoir des musiciens, des poètes et des humoristes : nous faire danser ou rêver ou rire longtemps (ou pas) après qu’ils ont disparu…

Je place ici un petit texte que j’avais commis pour le catalogue Gotlib co-édité par Dargaud et le Musée d’art et d’histoire du judaïsme à l’occasion de l’expo qui avait été consacrée au Maître voici deux ans.

Le voici, en édition collector, avec les dernières corrections visibles :

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Gotlib qui se défendait d’avoir jamais été visionnaire – « d’ailleurs, je suis myope », disait-il – comment aurait-il vu 2017? En noir, en rose? Un peu des deux, rose sale, noir rosé? En tout cas, il va nous manquer, le Marcel, c’est certain. On lui souhaite une bonne éternité.

Et à vous tous, une meilleure année 2017 que ne le fut 2016. Ce sera pas trop difficile, allez…

Aujourd’hui, c’est fête : je claque la bise aux dames, je serre la main aux messieurs!

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Ah oui, j’oubliais : les bonnes résolutions. Mince… Ah… Qu’est-ce que j’ai dit là, moi… Mieux fait de me taire… Flûte de Zut…

Bon, ben je promets d’être plus régulier dans la tenue du blog. Elle tiendra bien une semaine, ma bonne résolution!

LM

Le Canard enchaîné, la presse satirique et la censure…

Bonjour,

heureux de retrouver ce blog et ses lecteurs innombrables, honteusement délaissés la semaine dernière (c’est dur de tenir un rythme hebdomadaire!). J’entame déjà ma dernière semaine à New York, le temps a filé comme une flèche (vers quel but? Hélas, on ne le sait que trop…).

Cette semaine, je ne vais pas vous parler de Trump – ça va nous reposer – ni même de New-York ou des Etats-Unis. Je vais vous parler d’une réalité bien française : Le Canard enchaîné. Je donnais en effet mercredi dernier une conférence sur l’histoire du journal à la Maison française de l’université de New York.

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Le Canard avait été le sujet (ou l’objet, on ne sait jamais comment dire) de ma thèse, publiée d’abord chez Flammarion en 2001 avant de l’être, sous une forme un peu différente, chez Nouveau Monde éditions, en 2005. Autant dire que c’est de l’histoire assez ancienne pour moi… Mais dans laquelle je me suis replongé cette année, à l’occasion du travail auquel j’ai collaboré pour la publication d’une anthologie couvrant l’histoire du journal depuis sa naissance jusqu’à nos jours.

Le Canard fête en effet son centenaire cette année. Il aurait pu le fêter déjà l’année dernière puisqu’il a été fondé le 10 septembre 1915 par Maurice Maréchal et Henri-Paul Deyvaux-Gassier (dit « Gassier », plus simple en effet). Mais après une première tentative qui dure quelques numéros, le journal s’arrête. Il redémarre en juillet 1916, pour ne plus s’arrêter jusqu’à nos jours, sauf pendant les quatre années de l’Occupation.

Le titre est choisi par dérision envers la presse dite « sérieuse » et en référence à la censure qui sévissait alors. Le rédacteur Maréchal et le dessinateur Gassier entendent lutter contre la propagande belliciste (ce qu’on appelait alors le « bourrage de crânes ») et rompre avec les pratiques qui déshonorent la presse française. Très vite, le journal se signale par son ton ironique et mordant, l’abondance de ses dessins, l’absence de publicité. Dans l’entre-deux-guerres, Le Canard est pacifiste, anticlérical, antiploutocrate et flirte avec l’antiparlementarisme. Son pacifisme intégral le paralyse devant la guerre d’Espagne ou la montée du nazisme, quoique regardant avec sympathie du côté du parti communiste. En juin 1940, après l’invasion de la France par les troupes allemandes, Maurice Maréchal saborde son journal (le dernier numéro est daté du 6 juin) et quitte Paris pour le sud de la France. Il meurt en 1942. L’équipe s’est dispersée, le journal ne reparaîtra pas de toute la guerre malgré les pressions allemandes sur Jeanne Maréchal, la veuve du fondateur du journal.

Le premier numéro de l’après-guerre paraît le 6 septembre 1944. Il est composé par les anciens du journal, auxquels viendront s’adjoindre quelques nouveaux. Pierre Bénard puis Ernest Raynaud (dit Tréno) assument la rédaction en chef sous la direction de Jeanne Maréchal. Le redémarrage du journal est un franc succès puis la tendance s’inverse. L’anticonformisme du journal ne passe pas à l’époque de la guerre froide, moment de bipolarisation extrême de la vie politique française. Le Canard enchaîné est alors en grand danger de disparaître et des propositions de rachat sont faites que Jeanne Maréchal repousse.

Les lecteurs reviennent du fait des guerres de décolonisation qui poussent vers l’hebdomadaire satirique un public avide d’informations et de commentaires anticonformistes. Sous l’impulsion d’une nouvelle génération de journalistes, le journal prend le tournant de l’information exclusive, confidentielle, en provenance de milieux qui lui étaient jusque-là fermés (armée, partis politiques de droite). Le journal adopte une position d’opposant résolu à la politique menée par les dirigeants de la Ve République, en particulier le général de Gaulle, et “ sort ” un grand nombre d’enquêtes retentissantes dans les années 1960 et 1970.

Après la mort de Jeanne Maréchal, en 1967, suivie de celle de Tréno deux ans plus tard, c’est Roger Fressoz qui prend la direction du journal. Le capital a été redistribué de manière à rendre les collaborateurs du Canard propriétaires de leur journal. Les lecteurs suivent, en masse, cette évolution. Le tirage atteint un pic historique en 1981 avec 730 000 exemplaires tirés en moyenne hebdomadaire. Les années qui suivent sont moins brillantes. Le journal perd au début des années 1980 un grand nombre de lecteurs, certains l’accusant de complaisance avec le pouvoir socialiste, d’autres d’une excessive sévérité.

En dépit des critiques et de quelques procès (le plus souvent gagnés), Le Canard enchaîné poursuit son chemin, sous la conduite de son nouveau directeur (depuis 1992), Michel Gaillard. “ Garde-fou de la République ”, comme le désignait son défunt directeur Roger Fressoz, le Canard, journal unique au monde, continue d’exercer en France, à sa manière souriante et parfois grinçante, un véritable magistère moral.

Ce texte est, à peu de choses près, celui que j’avais donné pour le volume 2015 des Commémorations nationales (oui, le Canard est une institution nationale et je dirais même un « lieu de mémoire » que Pierre Nora aurait pu inclure dans le premier tome de sa fameuse trilogie, celui sur la République).  J’ajoute la présentation powerpoint de ma conférence, sans texte mais avec des photographies et des dessins :

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J’y présente notamment l’anthologie qui vient de paraître aux éditions du Seuil et à laquelle j’ai contribué par la sélection des documents et leur présentation historique. Douze mois d’efforts pour cent ans d’articles et de dessins du Canard, l’année fut rude mais passionnante. Merci et bravo à l’équipe du Canard et à celle du Seuil (en particulier Bernard Comment et Claire Le Cam).

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La conférence est passée… mais d’autres événements autour du Canard se préparent. En particulier, une journée d’étude à la Bibliothèque nationale de France, le 14 décembre prochain, sur l’hebdomadaire satirique et, plus largement, sur la presse satirique. En voici le programme, que vous pouvez retrouver sur le site de la BNF :

http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/auditoriums/f.100ans_canard_enchaine.html?seance=1223925354494

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Il y sera question du Canard, bien sûr, mais aussi de Charlie-Hebdo, de la presse satirique et du dessin de presse, des rapports entre presse et pouvoirs, de la censure…

A propos de censure, je m’avise que je n’avais pas encore présenté un autre livre, également paru cette année, qui traite de cette question. Voici deux ans, j’avais pris l’initiative de réunir plusieurs dizaines de spécialistes français et étrangers à Paris pour un colloque sur l’histoire et la censure dans le monde du XIXe siècle à nos jours. Les actes en sont parus aux Presses universitaires de Rennes au début de cette année.

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Voici le texte de présentation de ce volume :

Pour qui s’intéresse aux rapports entre culture et politique dans l’histoire comme au présent, la censure est un objet de choix. En nul autre lieu de la vie en société l’antagonisme n’est plus frontal entre le vouloir dire et le pouvoir d’interdire. La censure est l’une des manifestations par excellence de l’exercice du Pouvoir, une de ses dimensions constitutives.

Cet ouvrage, fruit d’un colloque international organisé à Paris en 2014, adopte une vision très large des phénomènes censoriaux tout en s’interrogeant sur les distinctions nécessaires qu’il convient d’opérer entre eux. Il tâche de répondre à des questions simples en apparence mais en réalité redoutables. Pourquoi censure-t-on ? (étude des discours de justification de la censure, des motifs de censurer, politiques, religieux, moraux, etc.) ; qui censure et comment ? (étude des pratiques, des dispositifs de la censure, de ses acteurs et appareils, en somme du fonctionnement concret de la machine censoriale) ; enfin, que fait la censure, mais aussi que fait-on avec et contre la censure ? (étude des effets et des réactions individuelles et collectives que suscite la censure, conduites et tactiques d’évitement, de contournement, d’affrontement, les ruses et la provocation, sans oublier l’autocensure…).

Cet ouvrage se caractérise par la volonté d’offrir des synthèses sur la censure dans d’autres pays que la France (tous les continents ou presque sont représentés), sur d’autres siècles que le vingtième (les sujets traités s’échelonnent du XIXe siècle à nos jours), une ouverture géographique et chronologique mais aussi disciplinaire, avec des contributions d’historiens, de juristes, de civilisationnistes, de politistes, d’anthropologues, de spécialistes venus des études de journalisme et d’information-communication, ainsi que des études littéraires, théâtrales et cinématographiques. Au total, une somme inégalée et qui fera date.

Certains penseront peut-être : que d’auto-promotion! Entre la conférence, l’anthologie et maintenant le livre sur la censure…  Mais ce blog a aussi cette fonction de communication autour de mon travail. Personne n’est obligé d’acheter et j’ai la faiblesse de penser que ce que je fais peut intéresser d’autres que moi. Merci de ne pas m’ôter mes dernières illusions…

Je vous souhaite une excellente semaine.

LM

Multiculturalisme et diversité culturelle (suite)

Bonjour,

il m’a bien fallu une semaine pour digérer l’incroyable (et mauvaise) nouvelle de l’élection de Donald Trump à la présidence de la république américaine. Believe or not, that guy will be the 45th president of the United States! Pour beaucoup d’Américains, il  faudra bien plus d’une semaine pour se faire à cette idée révoltante pour l’esprit, il n’est même pas sûr que quatre années y suffisent. Les manifestations qui ont lieu dans toutes les grandes villes du pays le prouvent, avec tous ces gens qui crient « L’amour écrase la haine » (to trump : surpasser, battre, prendre le dessus sur) ou « Pas mon président »! C’est particulièrement le cas à New York, qui a voté Hillary Clinton à une large majorité et où des manifestations ont lieu quotidiennement devant la Trump Tower, sur la 5e Avenue, le QG du président-élu (qui n’entrera en fonction qu’en janvier prochain), lequel reçoit sans désemparer des personnalités qui pourraient composer sa prochaine administration.

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L’un des postes les plus en vue, celui de conseiller principal auprès du président (chief strategist) a déjà été attribué à une personnalité très controversée, Steve Bannon, ex-dirigeant du groupe médiatique Breitbart, un proche de Donald Trump. Bannon se compare volontiers à Dick Cheney. Ou à Darth Vader. Ou encore à… Satan, ce qui est assez curieux pour un homme par ailleurs proche des milieux fondamentalistes chrétiens. Mais on voit l’idée : l’homme s’imagine en conseiller de l’ombre, éminence grise tirant les ficelles dans les coulisses. « L’obscurité est bonne », le vrai pouvoir réside dans l’obscurité, a-t-t-il récemment déclaré lors d’une interview sur CNN, quand vos adversaires sont dans l’ignorance de ce que vous projetez de faire.  On a quand même une petite idée de ce que Darth Bannon mijote dans sa cuisine obscure en relevant ses déclarations depuis des années, entre théories conspirationnistes, sexisme, racisme, antisémitisme. Mais bien sûr, tout ça, c’est du passé. Bannon défend aujourd’hui un programme de grands travaux qui pourraient relancer l’économie et donner des emplois aux cols bleus qui se sont détournés des démocrates pour voter Trump. Il théorise – vaguement – un « nationalisme économique » qui est en ce moment fort à la mode sur les deux rives de l’Atlantique (et du Pacifique). Si cela réussit, a-t-il encore déclaré, si l’alliance entre les populistes et les conservateurs perdure, les Républicains sont au pouvoir aux Etats-Unis pour les cinquante prochaines années. Ce n’est pas encore le Reich de mille ans mais c’est un début.

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Ce que ce genre de déclaration oublie (et voudrait faire oublier), c’est qu’une majorité d’Américains ont voté en faveur d’Hillary Clinton. La candidate démocratie a eu le plus de suffrages populaires, 1,7 million de plus que son rival républicain, dix fois plus que ce que j’annonçais dans un précédent post, quand le comptage définitif n’était pas encore disponible. C’est aussi cela que crient les manifestants dans les rues de plusieurs villes américaines depuis dix jours : leur rage de s’être fait volé l’élection, le sentiment que leur vote n’a pas été pris en compte. Contrairement aux inquiétudes pré-électorales selon lesquelles certains partisans de Trump n’accepteraient pas la victoire de Clinton, ce sont ici les partisans de Clinton qui s’estiment victimes d’un déni de démocratie. Mais si des heurts parfois violents ont eu lieu avec les forces anti-émeutes, cela ne s’est pour l’instant traduit par aucune violence de masse. A New York comme dans la plupart des villes (où se concentrent les supporters du camp démocrate, comme on le voit sur les cartes ci-dessus, publiées par le New York Times, qui montrent une Amérique géographiquement autant que socialement et « racialement » divisée), les gens défilent pacifiquement en faisant entendre des slogans hostiles à Trump et en réaffirmant leur solidarité envers tous les groupes sociaux que Trump a stigmatisés durant sa campagne : femmes, noirs, latinos, juifs, handicapés, gays, lesbiennes, transgenres, etc. Autant de minorités et communautés déjà discriminées et dont la vie risque d’être demain encore plus compliquée sous l’administration Trump.

Cela me ramène quelques semaines en arrière, à une soirée proposée dans le cadre du festival monté par les services culturels de l’Ambassade de France et la librairie française Albertine (clin d’oeil à Proust dont les oeuvres complètes garnissent les étagères de ce bel endroit).  « When will France have its Barack Obama? » a-t-on demandé à plusieurs intellectuels, français et américains, parmi lesquels Pap N’Diaye et Benjamin Stora. Le débat avait lieu le 2 novembre, quelques jours avant l’élection, et bien peu alors auraient parié sur une victoire de Trump. Au contraire, après l’arrivée d’un noir à la présidence, l’Amérique semblait mûre pour y envoyer une femme, certes blanches, certes riche, mais une femme. Des débats, il ressortait que la France avait du chemin à faire pour élire un jour à la tête de l’Etat un représentant des « minorités visibles » (ou une femme). Ce qui était déjà un progrès, estimait cependant Pap N’Diaye, c’est qu’une prise de conscience du problème se faisait jour, que l’élection d’un homme blanc comme président commençait à ne plus faire figure d’évidence indiscutée. Vous pouvez retrouver l’intégralité de ce débat à cette adresse :

https://livestream.com/frenchembassy/France-Obama

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J’ajoute ma contribution au débat en postant ici le petit texte que je viens d’écrire, sur un thème connexe, pour la revue du Centre Beaubourg, à paraître dans une prochaine livraison.

Le voici dans son intégralité :

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Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Mais, comme la fois précédente, je vous engage à rire plutôt que de pleurer de la situation présente. Je sais que c’est dur mais, pour y parvenir, vous pouvez toujours regarder le Daily Show, sur Comedy Central, animé par le talentueux Trevor Noah, lequel y a succédé au non moins talentueux Jon Stewart. Tapez ces noms sur votre navigateur préféré et préparez-vous à rire de bon coeur et à réfléchir, les deux n’étant pas incompatibles. Voilà au moins une promesse que l’arrivée de Trump à la Maison blanche ne décevra sans doute pas : celle de donner aux satiristes comme à ceux qui les regardent quatre ans de franche rigolade.

LM

 

… rien ne va plus! J+1 ou le cauchemar démocratique

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C’est arrivé – près de chez nous. Donald Trump est élu président des Etats-Unis d’Amérique.

La simple juxtaposition de ces mots, à peine imaginable hier, devenue réalité aujourd’hui, fait peur – et rire, à la fois. Quoi, ce type qui a multiplié les mensonges éhontés, les attaques vulgaires, les erreurs grossières depuis des mois, ce type auquel je ne confierais pas mon vieux vélo (que je laisse pourtant sans surveillance) président de la démocratie la plus puissante de la planète! C’est une mauvaise farce.

Mais c’est bien ce qui est arrivé. Et par un vote qui ne souffre pas de contestation. Comme j’en faisais l’hypothèse dans mon dernier post (relayant une idée présente dans les médias américains), Clinton l’emporte en nombre de voix (de peu : quelque 150 000 voix au dernier comptage) mais perd en nombre de grands électeurs, ceux qui élisent le président dans ce système indirect. L’écart est relativement important : 279 pour Trump (il lui en fallait 270 pour être élu), 228 pour Clinton (mais le décompte n’est pas achevé). On pourra toujours gloser sur un système électoral qui permet à des Etats moins peuplés, aux zones rurales et péri-urbaines d’être surreprésentés par rapport à des Etats plus peuplés et aux villes (c’est un peu comme si, en France, c’étaient les sénateurs qui élisaient le président), ce qui favorise la population blanche, plus âgée et moins diplômée par rapport à une population plus mélangée, plus jeune et plus diplômée – il n’empêche : selon ces mêmes règles du jeu qui avaient permis, il y a huit ans, à un Barack Obama d’être élu, Hillary Clinton a été battue.

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Il faut certainement que le parti démocrate s’interroge sur les raisons de cette défaite. Qu’il se demande si c’était vraiment une bonne idée de choisir quelqu’un qui exerçait des responsabilités gouvernementales depuis des années dans un pays où le sentiment d’hostilité envers les institutions politiques n’a jamais été aussi fort, où l’aspiration au changement, n’importe lequel, s’exprimait de façon si ouverte. Le vote Trump exprime aussi le sentiment de beaucoup d’Américains moyens d’être les laissés pour compte de la mondialisation, d’être oubliés des élites économiques, politiques et culturelles avec lesquelles Clinton semblait dans les meilleurs termes.

Mais je pense que ceux qui pensent que Bernie Sanders aurait fait mieux qu’Hillary Clinton se trompent. Il y a une poussée de l’électorat américain à droite voire à l’extrême-droite, une tendance au repli et une crispation identitaire que n’aurait pu contrer le représentant de la gauche démocrate. Hillary Clinton a fait la meilleure campagne que l’on pouvait faire dans ces conditions. D’un point de vue rationnel (ou français), ses arguments étaient les plus convaincants, ses solutions les plus adaptées aux problèmes de l’Amérique et du Monde. Mais ça n’a pas suffi. Comme Trump l’a cyniquement déclaré au cours de la campagne, il aurait pu descendre sur la 5e avenue et abattre un passant au hasard, il n’aurait perdu aucun électeur.

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Et maintenant? Eh bien, c’est au pied du mur que l’on voit le maçon. Expression populaire qui, dans le cas présent, pourrait recevoir une illustration très concrète, avec le projet, avancé par Trump au cours de la campagne, de compléter le mur qui sépare déjà les Etats-Unis du Mexique à certains endroits de la frontière, un mur qui serait payé par les Mexicains eux-mêmes. Cela fait partie des nombreuses déclarations et promesses aussi démagogiques que dangereuses faites par Trump ces derniers mois, de l’interdiction faite aux musulmans d’entrer sur le territoire américain à celle de déporter les 11 millions d’immigrants illégaux présents aux Etats-Unis, en passant par les attaques contre les femmes, les handicapés, les journalistes, les homosexuels, tout ceux qui représentent la société ouverte et multiculturelle que Trump et beaucoup de ses électeurs abhorrent.

On peut penser aussi que cette élection va marquer un tournant dans les relations des Etats-Unis avec le monde – a wrong turn pour reprendre le nom d’une série de films d’horreur bien connus. La bourse de Moscou s’envole tandis que les bourses européennes et asiatiques dévissent, indice parmi bien d’autres que la Russie de Poutine a tout à gagner de l’élection de Trump : les mains libres en Syrie, la quasi-certitude que personne ne s’opposera à sa volonté sur les marges européennes de son empire (Trump a réaffirmé durant la campagne que les Etats-Unis devraient cesser de financer l’OTAN et ne soutenir leurs alliés européens qu’à certaines conditions). Le Japon et la Corée du Sud livrés à eux-mêmes. Etc.

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Toutes ces prédictions alarmistes ne vont peut-être pas se réaliser. Il n’est pas totalement exclu que le président Trump se montre plus raisonnable que le candidat Donald, à l’intérieur comme à l’extérieur des Etats-Unis. Mais l’inverse est tout aussi possible. Et cela fait froid dans le dos.

Pendant ce temps, l’interface internet du service de l’immigration canadien doit fermer devant l’afflux de demandes en provenance des Etats-Unis (et la Californie, largement démocrate, réclame, en riant à demi, son indépendance). Le rire et nos yeux pour pleurer : c’est peut-être tout ce qu’il nous reste en ce lendemain d’élection tragi-comique. C’est le sens général des dessins qui illustrent cet article, en provenance de l’excellent site Mashable que je mentionnais dans le précédent post (mashable.com).

Après le Brexit, l’élection de Trump, what’s next? La France en 2017? Le retour aux affaires d’un ancien président qui tente de surfer sur la vague populiste? L’arrivée au pouvoir d’une candidate de l’extrême-droite qui se dit que rien, désormais, n’est impossible?

Ou un sursaut de nos démocraties fatiguées?

LM

 

 

 

J-2 faites vos jeux…

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Bonjour,

un nouveau post depuis New-York où, après Halloween, les Américains se préparent à vivre une nouvelle « rêverie » (thème de la parade cette année),  ou un nouveau cauchemar, et jouent à se faire peur (et nous avec) avant l’élection du nouveau président des Etats-Unis, mardi prochain.

Les écarts se sont resserrés entre Hillary Clinton et Donald Trump dans les intentions de vote et correspondent aujourd’hui à la « marge d’erreur » bien connue des instituts de sondage. Ce qui veut dire que la balance pourrait aussi bien pencher en faveur de l’un que de l’autre. (A l’heure, matinale ici, où j’écris ces lignes, les tout derniers sondages redonnent 3 points d’avance à Clinton, à 47% des intentions de vote en ce qui concerne le vote populaire, mais indiquent aussi que Trump pourrait l’emporter dans quelques-uns des Etats décisifs, les « swing states », qui pèsent lourd en termes de grands électeurs).

Je rappelle en deux mots le système de l’élection présidentielle américaine : le président (et le vice-président, qui compose avec lui le « ticket ») est élu non pas directement par les citoyens américains, comme en France, mais par un collège électoral, au scrutin indirect, donc. Chacun des cinquante Etats élit un nombre de grands électeurs égal au nombre de ses Représentants (l’équivalent des députés) et Sénateurs. Les bulletins de vote sont rédigés sous la forme « grand électeur en faveur de tel ticket » ou mentionnent simplement le nom des candidats. Ce qui veut dire qu’un candidat peut l’emporter dans le vote populaire et perdre néanmoins l’élection s’il a moins de grands électeurs que son rival. C’est ce qui s’était passé en 2000, quand le démocrate Al Gore avait devancé le républicain George W. Bush au niveau national mais avait perdu en nombre de grands électeurs après sa défaite, controversée, en Floride (où Bush avait raflé tous les grands électeurs pour 550 voix d’avance sur son adversaire).

Ce scénario peut-il se reproduire le 8 novembre prochain? C’est ce que redoutent nombre d’observateurs, mais aussi les partisans des deux candidats, qui craignent qu’on ne leur « vole » une victoire qu’ils estiment mériter. Plutôt qu’un éventuel « bourrage des urnes » dont on voit mal comment il pourrait avoir lieu dans un pays où – justement depuis l’élection contestée de 2000 – le vote est très contrôlé, ce qui alimente la suspicion est, côté démocrate, l’enquête relancée par le FBI au sujet des emails de Clinton à quelques jours de l’élection, côté républicain l’engagement partisan de bon nombre de grands médias (et de vedettes du show-biz) en faveur de la candidate démocrate. Les deux candidats s’accusent aussi, mutuellement, de « rouler pour l’étranger », Trump pour la Russie selon Clinton, Clinton pour les monarchies pétrolières du Golfe, selon Trump.

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A vrai dire, cette idée que l’élection pourrait être « volée » ou même « truquée » est beaucoup plus présente chez les supporters de Trump que chez ceux de Clinton. Le candidat lui-même a parlé d’élection « truquée » (rigged) et a refusé de dire s’il accepterait le verdict des urnes en cas de défaite, lors du troisième et dernier débat télévisé qui l’opposait à Clinton, le 20 octobre dernier. « Je vous le dirai le moment venu, je vais maintenir le suspense, d’accord? » a-t-il répondu au journaliste qui l’interrogeait à ce sujet. Une provocation de plus de la part d’un homme qui n’en est pas avare (sa campagne restera dans les mémoires comme l’une des plus sales et moches, dirty and ugly, de l’histoire des Etats-Unis)? Une incertitude qui alimente en tout cas la paranoïa de certains de ses sympathisants, qui risquent fort de considérer le résultat de l’élection comme nul et non avenu si leur favori devait être battu mardi. Des réactions violentes ne sont pas à exclure.

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Est-ce pour cela que les ventes d’armes ont bondi ces dernières semaines? Une insurrection armée se prépare-t-elle, comme certains en agitent le spectre, à gauche comme à droite? Est-ce que ceux qui s’arment le font pour contester dans la rue le résultat de l’élection ou pour se protéger de ceux qui pourraient s’en prendre à eux? Peut-être le font-ils aussi en prévision du jour où Hillary Clinton, devenue présidente, prendrait enfin les mesures qui s’imposent pour contrôler un peu mieux la vente de ces armes et limiter ainsi le nombre et l’ampleur des massacres de masse perpétrés par des dingues armés de fusils d’assaut acquis en toute légalité.

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Le contrôle des ventes d’armes, la place des minorités, les violences policières, le harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes : autant de thèmes centraux dans la campagne, au détriment des questions plus économiques et sociales. Des questions « sociétales » qui renvoient autant, sinon plus, à des valeurs, à une vision du monde, qu’à une analyse rationnelle de la situation de ce pays. « Politics isn’t about policy, but values and emotion », comme l’écrit fort justement dans un article récent Heather Dockray, un jeune journaliste qui travaille pour Mashable, le « site d’information de référence de la génération connectée », un site web qui relaie principalement les informations fournies par les médias sociaux (voir mashable.com/2016/end-friendship-relationship-election#08.EAQdtO5qJ). Les partis politiques, les choix que font les électeurs de tel ou tel candidat participent de leur identité, de leurs liens sociaux, de la place qu’ils occupent dans la société, de leur rapport aux autres, au passé comme à l’avenir. Elire un candidat relève d’un choix plus émotionnel voire instinctif que rationnel ; cela engage un point de vue moral plus encore que politique.

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On pourrait le dire de toute élection. Mais celle de 2016 divise comme jamais la population américaine – celle, du moins, qui s’intéresse à la politique. « Surtout, ne parlons pas de l’affaire Dreyfus… Ils en ont parlé! » – on se souvient du fameux dessin de Caran d’Ache, intitulé « Un dîner en famille », publié dans le Figaro en 1898 et qui montrait la division profonde causée par l’Affaire jusqu’au coeur des familles. Les Etats-Unis de 2016 en offrent de multiples variantes, opposant les enfants à leurs parents, le mari à l’épouse, l’ami à l’amie selon qu’ils soutiennent Trump ou Clinton. « J’ai menti à ma petite amie. Je lui ai dit que je votais Sanders (le candidat malheureux à la primaire démocrate) mais j’ai voté pour Trump, dit un internaute anonyme sur les réseaux sociaux. Si elle le découvre, elle me quittera. » « J’ai réalisé que moi et mes amis n’avions pas les mêmes valeurs, j’ai réalisé que je préférais rester seule ou avec des gens qui donnent de l’importance à l’intégrité et à la vie », confie une autre internaute pour expliquer sa rupture avec des amis de longue date qui voteront Clinton. Ces citations et d’autres, rapportées par Dockray dans l’article publié par Mashable  montrent une Amérique très fortement polarisée. Pas simplement entre Clinton et Trump, d’ailleurs : les deux candidats divisent également profondément leur camp. Quel que soit le résultat de mardi, cette élection va laisser des traces et le président (ou la présidente) aura fort à faire pour tenter de réconcilier un pays qui vit depuis plusieurs mois dans un climat de guerre civile larvée.

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L’autre jour, en flânant sur la High Line – une ancienne voie de chemin de fer désaffectée et reconvertie en promenade plantée à l’ouest de Manhattan, un peu l’équivalent de celle qui traverse le 12e arrondissement à Paris – je suis passé devant ce grand panneau accroché sur le pilier d’un hôtel qui enjambe la promenade.

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Le texte est l’oeuvre de la poétesse Zoe Leonard, qui le rédigea à l’occasion de l’élection présidentielle de 1992, qui vit s’opposer George Bush père, Ross Perot – candidat indépendant – et Bill Clinton. D’un Clinton, l’autre, il a paru opportun aux curators de la High Line de remettre sous les yeux des passants ce texte qui, originellement écrit pour une revue queer, avait, depuis, circulé sous forme de carte postale, de lectures publiques etc. Les références aux morts du SIDA renvoient à une époque où la maladie décimait les rangs des homosexuels parmi lesquels Zoe Leonard, elle-même lesbienne, comptait de nombreux amis. C’est d’abord un cri de colère contre ce qu’elle ressentait comme de l’indifférence des candidats et du monde politique en général pour la souffrance des malades. Mais, au-delà, c’est aussi une charge violente contre l’establishment politique qui se caractérise selon l’artiste par sa coupure avec les plus défavorisés de la société américaine. Le texte, qui défend les minorités (notamment sexuelles) peut se lire comme un manifeste anti-Trump ; mais, sans la nommer, il prend tout autant à partie Hillary Clinton, qui symbolise aux yeux de beaucoup d’activistes de gauche l’establishment, la collusion des politiques avec les grands intérêts économiques et financiers (comme l’en accusent d’ailleurs aussi les partisans de Trump). Bref, chacun des deux finalistes de cette campagne présidentielle en prend pour son grade dans ce texte de 1992 qui a gardé toute son actualité. C’est à voir sur la High Line jusqu’au 17 novembre.  A cette date, les Etats-Unis connaîtront leur président-e. J’espère, malgré tous ses défauts, que ce sera Hillary. Ce ne sera pas la présidente de mes rêves, mais elle nous évitera un président de cauchemar.

LM

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